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Trois raisons de rester flegmatique sur le Brexit

Tribune parue sur le site de L’Opinion, mardi 21 juin 2016.

En Grande Bretagne, la campagne du référendum pour le maintien dans l’Union européenne a repris après le meurtre de la députée travailliste Jo Cox. La Grande-Bretagne a fait face à cet événement sidérant avec le calme des vieilles troupes. Bel exemple d’une démocratie adulte qui affronte l’irruption de la violence politique sans se laisser voler le grand débat démocratique en cours.

Dans la nuit de jeudi, j’attendrai avec beaucoup de flegme le vote des Britanniques. Le sommeil du souverainiste, que je suis, est lourd de vieilles réalités nationales et allégé des chimères et des peurs des européistes. Je dormirai donc serein.

« Nos élites europhiles se laissent aller à une dramaturgie bien futile »
Toujours promptes à se faire peur et à faire peur, nos élites europhiles se laissent aller à une dramaturgie bien futile. Certains fédéralistes invétérés pensent que la sortie de l’Union européenne du Royaume-Uni entraînerait une cascade de tentations similaires partout sur le continent. D’abord, Brexit ou pas, cette question est déjà largement posée dans de nombreux pays. L’arbre britannique ne cache pas la forêt des colères continentales. Ensuite, les partisans de l’Europe intégrée ont toujours répété que l’Union européenne se renforçait à l’occasion des crises qu’elle a traversées : ils devraient être aujourd’hui ravis par la tournure que prennent les événements…

Au fond, que les citoyens britanniques choisissent de sortir ou de rester dans l’Union européenne ne revêt strictement aucun caractère décisif : il convient de dédramatiser cette affaire pour trois raisons.

En premier lieu pour une raison de bon sens – mais qu’il semble nécessaire de rappeler : un peuple va être consulté et va donc exercer directement sa pleine et entière souveraineté. A tous nos sociaux-démocrates et chrétiens démocrates qui se partagent le pouvoir sur le continent depuis trente ans, l’usage de la démocratie ne devrait pas vous effrayer à ce point. Où est donc le problème ? Mais on le sait, les europhiles n’aiment pas les référendums et redoutent la démocratie.

« Un peuple va être consulté et va donc exercer directement sa pleine et entière souveraineté »
Ensuite, l’issue de ce référendum, quelle que soit la réponse, ne règlera rien des problèmes fondamentaux auxquels l’Union européenne est aujourd’hui confrontée. Le premier d’entre eux demeure évidemment la crise de la monnaie unique. Or la Grande-Bretagne n’est pas membre de la zone euro. C’est d’ailleurs parce qu’ils ont conservé jalousement le contrôle de la livre sterling qu’ils sont sortis de la crise plus rapidement que nous. En la laissant se déprécier de près de 30% en 2011, ils ont permis de relancer leur industrie de façon significative : la base industrielle britannique est passée de 14% de PIB en 2011 à près de 17% aujourd’hui. Cela est évidemment aussi vrai de l’espace Schengen auquel ils ont refusé de participer. La Grande Bretagne a une politique migratoire indépendante, qu’elle soit ou qu’elle ne soit plus dans l’Union européenne.

Enfin, je proposerais volontiers de ne pas faire semblant : dans les faits, la Grande-Bretagne est davantage un membre à part de l’Union européenne qu’un membre à part entière. Elle dispose de tellement de dérogations au régime commun, du « chèque britannique » de 1984 au refus de signer le TSCG en 2011, que sa sortie ne serait en un sens que la suite logique des choix politiques entrepris depuis bien longtemps. Je ne cèderai pas à la mode de faire parler et parfois de faire voter les morts, mais il faut reconnaître que l’option du Brexit ne serait pas complètement incompatible avec l’équilibre que souhaitait Churchill : une Grande-Bretagne alliée mais non membre de l’Union européenne.

« Nous aurons besoin de nations fortes qui pèsent demain pour reconfigurer une Europe des coopérations et défédéraliser Bruxelles »
Le 23 juin prochain, le peuple britannique va donc décider librement de son sort. Cette question ne nous appartient pas. En revanche la France peut essayer de regarder cette affaire à l’aune de ses propres intérêts et de sa propre vision. À droite de la droite, on mise sur le Brexit en comptant sur l’effet boule de neige. Piégés par leurs réflexes, ils ne voient pas plus loin que le bout de leur nez. Je ne suis pas certain qu’un Brexit soit une bonne chose pour la France car sa conséquence directe serait de nous laisser dans un duel mortifère avec l’Allemagne et l’Europe hanséatique. Cela renforcerait singulièrement Berlin et la ligne de l’intégration disciplinaire. L’idée fédérale chassée par la porte en 2005 rentrerait par la fenêtre.

Nous aurons besoin de nations fortes qui pèsent demain pour reconfigurer une Europe des coopérations et défédéraliser Bruxelles. Les Anglais peuvent nous y aider de manière utile s’ils décident de rester. Dans le cas contraire, il n’y a aura pas de drame, mais la France devra se dépasser pour ouvrir enfin une nouvelle voie avec ceux qui le souhaitent. Ce sera l’un des enjeux de 2017.