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« Schengen, c’est terminé », discours de Bastien Faudot à Calais

Discours de Bastien Faudot à Calais, mardi 26 avril 2016 (seul le prononcé fait foi).

Je dois le confesser en ouverture, je ne me suis pas rendu souvent dans le nord de la France, seulement à quelques reprises. L’image dont bénéficie le nord de la France, de plus en plus, c’est l’image d’une région avec des gens accueillants et chaleureux. Je dois dire que, si parfois certaines images d’Epinal ne sont pas justifiées, j’ai pu mesurer que vous étiez en l’occurrence à la hauteur de votre réputation.

Je suis venu à Calais pour prendre la mesure de ce qu’on sait, des chiffres accumulés depuis des semaines et des mois, sur le phénomène de la crise migratoire que nous connaissons en France, que nous connaissons partout en Europe, mais que vous connaissez particulièrement ici. Comment peut-on mieux s’en rendre compte qu’en venant à Calais, alors que le Calaisis est le point de convergence d’une crise qui retient l’attention partout en Europe ?

On a tendance à l’oublier, à travers le flux d’informations déversées par les chaînes d’information en continue, mais Calais ne se résume évidemment pas à cette tragédie, à cette difficulté à laquelle nous sommes confrontés. J’ai pu le voir cet après-midi, c’est pour cela que je tenais beaucoup à aller à la rencontre des Calaisiens, ceux qui font le Calais de demain. Je me suis rendu cet après-midi au Fablab de Calais, un laboratoire où on fabrique des objets avec des imprimantes en trois dimensions. C’est un outil qui a seulement un an, mais dont on a pu voir dès aujourd’hui que les Calaisiens s’en emparent pour innover, inventer, créer des objets, les mettre sur le marché. Demain, je rencontrerai des commerçants, et je compte bien aller à la rencontre de la ville et de ses habitants.

Mais d’abord, il y a la question migratoire.

Lorsque nous en avons parlé, il y a quelques semaines, au moment du lancement de la campagne, le 7 février à Paris, lorsqu’on s’est vu pour échanger avec Jean-Marie Alexandre, il m’a proposé d’emblée de venir, pour l’un des premiers déplacements de cette campagne, ici, à Calais. D’abord parce que vous connaissez son implication, et l’implication d’une manière générale des militants du Mouvement Républicain et Citoyen, de la structure « La Vie Active », sur cette question tout particulièrement. Je voulais voir de mes propres yeux.

Et puis, il se trouve qu’entre temps, avec Jean-Luc Laurent, nous sommes allés en Grèce, invités par Syriza, pour participer à une conférence des gauches européennes pour la démocratie et contre l’austérité. Nous avons profité de ce déplacement pour nous rendre une journée sur l’île de Lesbos, qui, à l’autre bout de l’Europe, la principale porte d’entrée de migrants nombreux que vous retrouvez ensuite ici, à Calais.

« Nous vivons aujourd’hui avec la peur, souvent justifiée, que nos enfants et nos petits-enfants vivront moins bien que nous. »

Il était important pour moi, pas seulement symboliquement, mais pour comprendre, de me déplacer ici. Comprendre signifie d’abord voir, toucher de ses yeux cette réalité, examiner aux deux bouts de l’Europe quelles sont les difficultés particulières qui se produisent, ce qui se passe réellement sur le terrain, ne pas se contenter de l’image renvoyée par les médias.

La question de l’Europe face à la question migratoire implique de soulever la question de Schengen et de la libre circulation des personnes en Europe.

Schengen, qu’est ce que c’est ? C’est la décision qu’un certain nombre de pays européens disposeraient désormais de la faculté d’organiser la libre circulation de leurs ressortissants, à l’intérieur d’un espace commun, protégé par des frontières extérieures uniques. Je dirai pour faire simple que le système des frontières uniques dans le cadre de Schengen, comme le système de la monnaie unique, ce que j’appelle d’une manière générale l’Europe de l’unique, ne marche pas. La monnaie unique ne marche pas, Schengen, les frontières uniques ne marchent pas non plus. Ce système a été inventé par quelques idéologues, qui ont imaginé un monde idéal, un monde sans guerre, un monde sans pauvreté, dans lequel les hommes pourraient aller et venir librement. Pour nous tous, l’idée est séduisante, sauf que le monde ne marche pas comme cela et l’Europe non plus.

L’Europe connaît la pauvreté en son sein, avec des inégalités croissantes depuis maintenant plus de trente ans, depuis la fin des Trente Glorieuses sur l’ensemble du continent. L’Europe connaît la guerre. Elle l’a connue au moment du conflit dans les Balkans, elle le vit maintenant à ses portes, en Ukraine et sur les deux autres rives de la Méditerranée, en Afrique du nord et au Proche et Moyen-Orient.

La crise migratoire met aujourd’hui la République à rude épreuve. C’est un défi d’ampleur : un million et demi de migrants pour l’année 2015 en Europe et combien encore en 2016 et 2017 ? Nous sommes aujourd’hui incapables de le dire avec certitude. Il y a eu le fameux accord entre la Turquie et l’Union Européenne pour essayer de tarir à la source et éviter un afflux trop important de migrants par la voie orientale, sur l’île de Lesbos, mais on voit aujourd’hui que les migrants contournent cette difficulté et réempruntent le chemin de la Méditerranée centrale, en passant par la Lybie et par l’île de Lampedusa en Italie.

Le problème auquel on est confronté est d’ampleur. Et il ne suffira pas d’expliquer, comme le Front national, que nous voulons fermer les frontières, rappelant au passage toute son hostilité à l’égard des migrants, pour éviter une réalité nouvelle à laquelle l’ensemble de l’Europe est confrontée, à laquelle l’ensemble des pays dans le monde est confrontée, parce que si nous voyons les migrations sud-nord, il ne faut pas oublier qu’il y a des migrations considérables sud-sud.

Ces migrations-là se font dans le silence. On n’en parle peu. Il y a pourtant 232 millions de migrants dans le monde et 1,5 millions de migrants en Europe. 3 % de la population de la planète est en situation de migrer, soit volontairement, soit de manière subie, à cause des guerres ou de l’absence de perspectives dans leurs pays.

La question n’est pas de juger aujourd’hui les raisons qui peuvent conduire des peuples dans la souffrance à décider de se déplacer. Au fond, je pense que tous ces peuples, tous les migrants qui font le choix de partir, ont de bonnes raisons de le faire. Il ne faut pas mettre cela en doute. Qui quitte sa maison, son pays, sa famille, ce dans quoi il s’est investi toute une vie, avec plaisir, ou avec l’idée de l’odieux calcul qui consisterait à s’implanter quelque part parce que les dispositifs de sécurité sociale permettent de vivre dignement ?

« Le Front national a décidé d’embrasser et d’embraser tous les fantasmes. Sur ces questions de migration, il est dans une infâme caricature. »

Le fantasme de l’immigration réduite à un simple choix économique n’est évidemment pas le problème. Personne ne fait ce calcul froid et cynique. Les Syriens n’ont aucune idée des systèmes sociaux qui existent partout en Europe. Ce n’est pas cela qui les intéresse. Ceux que nous avons rencontrés à Lesbos, que nous ont-ils dit de manière unanime, sans qu’on les interroge, sans qu’ils ne sachent qui nous étions et pourquoi nous étions là ? Ils nous ont dit la même chose : « nous voulons trouver un endroit où l’on peut se mettre à l’abri. Notre pays n’est plus vivable. Dès que la Syrie aura retrouvé une situation stable, notre désir le plus fort, c’est de revenir chez nous ». Chez nous ! Ils ont un chez eux.

Comme Marine le Pen est établie dans la région, si jamais vous la croisez un jour, de grâce, dite-lui une chose : d’aller à Lesbos, de se renseigner et de constater par elle-même que les migrants syriens ne sont pas de jeunes hommes entre 18 et 25 ans qui chercheraient une activité économique en Europe. Ce sont des familles que nous avons vu arriver, avec des enfants de 2, 3, 4 ou 5 ans, des jeunes parents de mon âge, 35 à 40 ans. Parfois ils ont embarqué avec eux, lorsqu’ils sont encore là, leurs parents, une grand-mère, dans des conditions de voyage évidemment atroces et qui sont tous à la recherche d’un abri temporaire.

Voilà, ça c’est le réel. Le Front national, lui, a décidé d’embrasser et d’embraser tous les fantasmes. Sur ces questions, ils sont dans une infâme caricature.

Les migrations ont toujours existé. Il y a toujours eu une pression migratoire qui s’est exercée sur l’Europe. Le phénomène que vous connaissez ici, à Calais, n’est pas nouveau. Il y a eu Sangatte. Le premier protocole de Sangatte a été signé en 1991, c’était il y a un quart de siècle. Jusqu’aux accords du Touquet, il y a eu une douzaine d’accords, d’arrangements, avec les Britanniques pour tenter de réguler les flux migratoires. Le sujet n’est donc pas nouveau. Il prend simplement une ampleur particulière.

Au fond, qu’est ce que nous dit Calais ? Nous sommes allés ce matin visiter les centres d’accueil « Jules Ferry » et « Le Cap », qui sont juste à côté de la ville. On peut y voir une chose indiscutable, c’est que le système Schengen de libre circulation des personnes a produit les mêmes résultats que la libre-circulation des marchandises et des capitaux : des phénomènes de concentration sur des points où il y a des intérêts particuliers, ici la traversée pour rejoindre le Royaume-Uni, que le politique a totalement abandonné, laissant d’une certaine manière la nature même des choses s’autoréguler. C’est le système de la « main invisible » d’Adam Smith en économie, mais appliqué au phénomène migratoire. C’est cela qui ne marche pas !

Et en républicain, nous pensons que les institutions, l’État, et les hommes et le gouvernement qu’ils se donnent, ont capacité et toute légitimité à organiser les mouvements de population dans le monde. C’est cela une politique migratoire. Il ne suffit pas de faire de la morale et d’expliquer qu’humainement, évidemment, nous sommes tous touchés par ce que nous voyons.

Mais la République, si elle veut être conséquente, si elle veut être cohérente et tenir sa promesse, doit tenir compte aussi de ses capacités d’intégration, de manière à ce que les mouvements migratoires ne donnent pas lieu à des scènes auxquelles nous avons pu assister jusqu’encore récemment, parce que cela attise considérablement les passions et plus particulièrement encore dans un système économique qui, comme je le disais tout à l’heure, a vu s’éloigner les Trente Glorieuses.

Nous vivons aujourd’hui avec la peur, souvent justifiée, que nos enfants et nos petits-enfants vivront moins bien que nous. Cela change profondément la France. Au début de la Cinquième République, les parents vivaient avec la certitude quotidienne que leurs enfants allaient jouir d’une situation meilleure. Qu’est ce qu’il y a de plus réconfortant, de plus apaisant, dans la vie d’un citoyen et d’un individu, pour construire sa vie, que de vivre avec cette certitude, parce que le système économique tel qu’il est organisé, avec la croissance, le partage des richesses, permet de l’entrevoir ?

Aujourd’hui, c’est la conviction exactement inverse qui traverse toutes les couches sociales de la société. Et comment pouvons-nous faire République, comment pouvons-nous faire société dans ce contexte au quotidien, comment pouvons-nous nous projeter, acheter une maison, construire l’avenir de nos enfants, lorsque l’avenir se conjugue avec la certitude qu’ils auront une situation moins bonne que leurs parents ? Ajoutons sur ce fond économique et social la crise de la désindustrialisation. Dans le Nord, vous la connaissez. J’en parle aussi en connaissance de cause : nous y faisons face aussi dans le nord-est comtois, le territoire où je suis élu, à Belfort. Au fond quand vous ajoutez à cela le sentiment que les hommes, venant de l’étranger, pour des raisons bonnes ou mauvaises mais qui leur appartiennent, arrivent ici, librement, sans qu’il y ait véritablement de politique et d’organisation, vous avez typiquement les causes articulées du vote Front national, du ras-le-bol à l’égard du système politique. C’est cela que nous sommes en train de vivre aujourd’hui.

Le problème, c’est que ces deux phénomènes s’autoalimentent l’un et l’autre et c’est ce qui donne la réalité politique à laquelle nous sommes aujourd’hui confrontés.

Le problème particulier que l’on vit à Calais et qui rend la situation particulièrement insupportable, c’est qu’aujourd’hui les migrants qui sont dans les centres d’accueil ou à la jungle, veulent traverser la Manche pour rejoindre le pays qui a contribué largement à dévaster le pays duquel ils viennent. Je veux parler des Britanniques et du Royaume-Uni.

Il faut remarquer une chose : le protocole de Sangatte date de juillet 1991, six mois après la première Guerre du Golfe. Les accords du Touquet datent de février 2004, environ un an après le début de la deuxième guerre d’Irak. Et puis il y a eu, évidemment, l’aventurisme des Britanniques en Lybie. C’est une logique qui a consisté pour les nations européennes, et en particulier pour les nations anglo-saxonnes, à déstabiliser l’ensemble des États dans cette région, pour des motifs essentiellement liés au pétrole, mais pas exclusivement.

« Il faut prendre acte aujourd’hui que Schengen est terminé, achevé. »

Eux, les Britanniques, s’ils sont à la cause au départ de ce qui a produit cette déstabilisation historique, en revanche, géographiquement au bout de l’Europe et n’étant pas dans l’espace Schengen, ils font assumer aux autres, à nous Français, à vous Calaisiens et habitants du Pas-de-Calais, les conséquences de choix qu’ils ont portés politiquement. Cela rend à mon sens encore plus insupportable la situation présente.

Je vais le dire très clairement et très nettement : je pense qu’il faut prendre acte aujourd’hui que Schengen est terminé, achevé. On peut continuer à se bercer d’un certain nombre d’illusions, mais alors même que nous prétendons maintenir une pure forme juridique, on se rend compte que factuellement, cela ne tient plus !

L’Autriche est en train de remettre des barbelés, pas seulement vis-à-vis des pays des Balkans ou de l’Europe de l’est, mais semble-t-il désormais y compris à la frontière avec l’Italie. On se rend compte qu’il y a une surenchère de systèmes défensifs, de logiques Maginot, qui seront contournés bien sûr, mais qui sont en train irrémédiablement de se mettre en place. Il faut donc d’abord politiquement prendre acte que Schengen n’organise plus notre horizon en matière de politique migratoire en Europe.

Ensuite, il faut avoir un regard particulier sur la situation ici, à Calais.

Les accords du Touquet, qu’est-ce que c’est ? D’une certaine manière, prétendant répondre à une situation d’abord qui existait, la situation de Sangatte, une situation de crise, ces accords sont essentiellement le fruit d’un homme qui n’était pas encore président de la République, mais qui était ministre de l’Intérieur et qui pense qu’on fait de la politique comme les super-héros hollywoodiens, à coup d’effets d’annonces, de grandes déclarations martiales et qui pensait qu’il suffisait de faire fermer Sangatte pour résoudre le problème, c’est-à-dire de casser le thermomètre pour faire baisser la température. C’est Nicolas Sarkozy.

Or, on voit bien aujourd’hui que le problème a été déplacé. Ces accords ont été adoptés dans le plus grand silence. Je n’ai pas vu beaucoup de commentaires médiatiques ou politiques à l’époque. Il est vrai que peu de ces gens, sans doute, les avaient lus. S’ils l’avaient fait, sans doute se seraient-ils rendus compte dans le détail à quel point les accords du Touquet étaient déséquilibrés. Je propose même que l’on cesse de les appeler les « accords » du Touquet, parce que si Nicolas Sarkozy a engagé la France dans cette voie, un accord, à tout le moins, on devrait considérer que c’est une forme d’agrément entre deux parties, la France et la Grande-Bretagne, qui consentent l’un et l’autre à des efforts réciproques pour mutualiser un certain nombre de moyens et organiser les flux migratoires au travers de la Manche.

Les accords du Touquet ne disent pas cela. L’article 7 stipule le retour automatique des personnes au pays de départ. Si la Grande-Bretagne rejette l’accueil ou l’asile des migrants, cela signifie une chose très simple : la Grande-Bretagne reste souveraine et la France ne l’est pas. L’article 9 stipule que l’examen de la demande d’asile doit avoir lieu dans le pays de départ. Il produit exactement le même genre de difficultés et crée la situation de blocage dans la quelle nous sommes aujourd’hui enfermés.

« Si nous voulons reconstruire la République, il faut regagner la maîtrise de nos frontières et reconquérir notre souveraineté territoriale. »

Sur cette affaire, il faut être clair : je prendrai des engagements fermes. Je porterai pendant la campagne présidentielle l’idée que les accords du Touquet doivent être renégociés, notamment les articles 7 et 9, et que faute de renégociation avec les Britanniques, la France devra dénoncer unilatéralement ces accords, car notre pays a perdu une part de sa souveraineté. Si nous voulons reconstruire la République, cela passe par regagner la maîtrise de nos frontières et par la reconquête de notre souveraineté territoriale.

Tous ces sujets sont profondément politiques et il n’y a pas de politique sans territoire politique. Un territoire politique, c’est d’abord des frontières et les frontières ne sont pas des lignes Maginot. Régis Debray le dit : les frontières ne sont pas seulement des murs, ce sont aussi des portes, des portes par lesquelles nous pouvons réguler, constater, définir qui a le droit et qui n’a pas le droit de la franchir, au regard d’un certain nombre de critères mais aussi de principes, parmi lesquels évidemment le droit d’asile.

Au-delà de la situation de Calais, qui est le plus puissant révélateur des failles européennes en matière migratoire, je pense, je vous le disais, que c’est l’ensemble du système de Schengen dont il faut aujourd’hui acter l’échec.

Il y a une question politique qu’il va falloir traiter en mettant les pieds dans le plat : sur cette question de souveraineté territoriale et de frontières, la gauche, une certaine gauche, a la tête à l’envers. Il faut avoir conscience que le mouvement des no borders, qui sont animés par une logique très généreuse, essentiellement fondée sur les droits de l’homme, conduit en réalité à des situations inhumaines. Et c’est cela qu’il faut être capable de démontrer tranquillement.

Est-on plus humain parce qu’on laisse s’entasser, au gré des événements, des gens dans des camps sauvages partout sur le continent ? Est-on moins humain parce que, refusant de laisser quelqu’un franchir une frontière ou de s’établir dans un pays, nous tenons compte aussi des capacités d’accueil, d’intégration, d’éducation, économique, du pays dont nous avons ensemble l’obligation de préserver l’unité ? Est-on plus humain lorsque l’on laisse faire des mouvements spontanés de concentration dans des camps sauvages dans lesquels ne sont préalablement organisés ni l’éducation ni les soins ?

« La République, c’est le contraire de cette espèce de petite morale que la gauche humaniste prétend pouvoir donner. »

C’est à cette situation exceptionnelle que vous avez dû répondre ici. C’est cette situation exceptionnelle et difficile que « La Vie Active » essaye de mettre en ordre, pour offrir des solutions temporaires de vie digne à des humains auxquels nous devons cette dignité. Mais ce ne sont pas des solutions de long terme, tout le monde le sait. C’est une obligation morale que nous nous sommes collectivement donnée dans ce pays, mais il s’agit de trouver une solution politique à ces questions migratoires sur le long terme.

La République, c’est donc le contraire de cette espèce de petite morale que la gauche humaniste prétend pouvoir donner, que le mouvement des no borders incarne. La République, c’est une éthique de la responsabilité. La République, cela veut dire être à la hauteur de notre promesse. Quant on accueille, on accueille dignement, mais surtout, quant on fait des choix, on assume jusqu’au bout les conséquences de son choix. C’est cela l’esprit républicain.

Pour mettre en œuvre une politique migratoire solide, à la fois humaine mais en même temps qui tienne compte de ce qu’est la France aujourd’hui, de ce qu’est l’Europe aujourd’hui, il faut résister en réalité à deux écueils, à deux fantasmes.

Le premier fantasme, je le disais, c’est l’idée qu’une frontière est étanche. Une frontière n’est jamais étanche, aussi hauts soient les murs que l’on dresse. Dresser des murs n’est pas une perspective d’humanité. Le séparatisme social ne l’est pas davantage. Est-ce qu’on va avoir des villes avec ce séparatisme social et puis des pays séparés par des murs, que ceux qui les auront dressés croient infranchissables ? Mais ces murs seront contournés ! Il faut résister à ce fantasme selon lequel il suffirait d’avoir un discours martial et de construire des murs dans le monde entier pour empêcher les hommes de se mouvoir.

Mais le deuxième fantasme à éviter, c’est exactement le contraire du premier. C’est l’idée que la frontière est inutile. Je parlais des no borders. La question est la suivante : où s’applique le droit ? Où s’applique le droit français et jusqu’où s’applique-t-il ? C’est cela le sens des frontières. Elles décrivent un dedans et un dehors. La frontière n’est pas là pour exclure, elle est là pour donner un sens. Elle est là aussi pour inclure.

Une politique migratoire humaine se situe exactement entre ces deux fantasmes, entre ceux qui pensent que nous pouvons accueillir tout le monde indistinctement ou rejeter tout le monde indistinctement.

Il faut avoir aussi en tête que ce à quoi nous sommes confrontés aujourd’hui, c’est le fruit d’une déstabilisation gigantesque, pas seulement du Proche et Moyen-Orient arabes, mais aussi de l’Afrique, notamment l’Afrique subsaharienne : la Centrafrique, le Soudan, le Mali, la Somalie.

« La frontière n’est pas là pour exclure, elle est là pour donner un sens. Elle est là aussi pour inclure. »

Ce résultat n’est pas seulement celui des guerres et des conflits qui ensanglantent ces pays, mais aussi d’une mondialisation qui, progressivement, a essoré les anciennes colonies partout dans le monde, à travers la concentration des capitaux qui s’est accrue avec la financiarisation.

Aujourd’hui, ce que les discours de droite et d’extrême-droite nous propose, c’est à dire simplement fermer les frontières, c’est d’une certaine manière le résultat de deux lignes politiques qui se sont articulées ensemble : celle de l’extrême-droite qui prône le choc des civilisations, celle de la droite qui prône la mondialisation, dont l’autre nom est l’exacerbation encore plus importante des inégalités partout dans le monde.

Comme je le disais, les gens ne migrent pas par plaisir ou par calcul économique : ils migrent pour fuir les conflits, parce qu’ils n’ont plus de perspectives dans leurs pays. C’est bien une question qui est posée pour nous, ancienne puissance coloniale. La souveraineté nationale est à reconstruire, non pas simplement en France ou en Europe, mais partout dans le monde.

Faute de quoi, le risque auquel nous sommes en train de céder trop facilement et nous l’avons vu avec le résultat des élections du premier tour des élections présidentielles dimanche en Autriche, c’est d’opposer les pauvres d’ici aux pauvres de là-bas. C’est exactement ce que nous sommes en train de vivre de manière accrue. Il n’y aura pas de solution durable dans l’isolationnisme complet. Il y a la question de l’urgence qu’il faut traiter, l’accueil digne, la question des accords bilatéraux avec la Grande-Bretagne, la question du renforcement des frontières pour nous.

Je veux attirer votre attention sur un point sur des enjeux de sécurité : le soir des attentats, le 13 novembre dernier, qu’a décidé le président de la République ? Dans l’urgence, le soir même vers 22 heures, il a fait deux choix : l’état d’urgence et le rétablissement du contrôle des frontières. Je pose une question simple à François Hollande : pourquoi ce qu’il estimait logique, juste, pertinent, légitime, après les attentats, c’est-à-dire le contrôle des frontières, ne l’était-il pas avant pour assurer un meilleur contrôle et une meilleure sécurité des citoyens ? Pourquoi cette mesure ne serait-elle que temporaire ?

La France est un grand pays. Il ne s’agit pas dans mon esprit de rétablir les frontières telles qu’on les a connues à la Fernand Reynaud, avec les douaniers installés dans nos campagnes, le long des frontières, mais on pourrait tout à fait imaginer le renfort des « douanes volantes », qui seraient affectées à d’autres missions que celles de lutter exclusivement contre la contrefaçon et le trafic de stupéfiants. Elles pourraient tout à fait exercer un contrôle plus mobile de l’ensemble des personnes qui viennent sur le territoire.

« Il faut renforcer les douanes volantes, affectées à d’autres missions que celles de lutter exclusivement contre la contrefaçon et le trafic de stupéfiants. »

C’est un enjeu important, parce que le service des douanes, dans notre pays, a perdu 30 % de ses effectifs en dix ans. Il y a aujourd’hui un peu moins de 15 000 douaniers en France. On ne pourra pas faire croire qu’il est durablement possible d’avoir le contrôle de notre intégrité territoriale, de l’unité de la République, d’avoir la connaissance et l’information de ceux qui entrent et de ceux qui sortent dans ce pays, sans rétablir des services publics d’État, dont celui des douanes, chargés d’assurer le contrôle des migrants.

Parmi les propositions que nous pouvons faire, il y a le renforcement de Frontex. Renforcer le contrôle des frontières extérieures et naturellement une décision sage, et avec un service de douanes volantes renforcées, je pense que c’est un début de solution utile pour notre pays.

Je pense qu’il y a une autre action que pouvons engager, dès maintenant, pour trouver une solution à la crise que traverse la Syrie. La Syrie, c’est 23 millions d’habitants. Aujourd’hui, environ 7 millions d’entre eux sont en dehors des frontières de la Syrie. 7 millions sur 23, cela fait un tiers des habitants : imaginez que 25 millions de Français sortent de France ! C’est exactement ce que vit la Syrie.

Les nations d’’Europe, pour assumer leur part de responsabilité dans cette affaire doivent privilégier une stratégie qui consiste à aider les pays voisins de la Syrie. Je pense au Liban qui accueille aujourd’hui 1 million de syriens. Je pense à la Jordanie qui en accueille 670 000. Je pense à la Turquie qui en accueille 2 millions. Il faut aider ces pays pour leur permettre d’accueillir, dans les meilleures conditions, ces personnes, à proximité de leurs pays, le temps que l’on trouve une solution régionale au problème. Il ne faut pas céder à l’idée que l’Europe serait une solution viable pour des populations qui à terme veulent retourner chez elles.

Nous avons une responsabilité particulière. La France, par son histoire singulière avec le Liban, doit démontrer à ses habitants notre solidarité dans cette affaire, plutôt que de trouver des solutions trop éloignées, qui ne faciliteront pas le retour des Syriens dans leur pays, retour qu’ils souhaitent pour l’immense majorité d’entre-eux.

Parmi les solutions à prendre, il faut penser à l’après. Je propose d’abonder un fonds en France, pour faciliter et aider, le jour où le conflit sera terminé et où la Syrie aura retrouvé la stabilité, les populations qui veulent rentrer en Syrie, pour qu’il y ait une forme d’aide au retour.

Enfin, il y a une solution de long terme : c’est la modification radicale des relations nord-sud. On ne peut pas rester dans un déséquilibre mondial aujourd’hui où à la colonisation a succédé une autre forme d’assujettissement des pays en voie de développement. Ces pays connaissent des inégalités sociales encore pires que les nôtres, mais ces inégalités sociales sont souvent la conséquence de la présence de nos propres multinationales, de nos propres capitaux, et au soutien parfois intenable, innommable, que nous pouvons faire à des dictateurs que nous avons parfois nous-même mis en place.

Nous avons beaucoup trop souvent parlé du co-développement sans y donner véritablement de traduction concrète. Le co-développement, cela veut dire des échanges économiques avec l’Afrique, qui a besoin de certaines compétences que nous pouvons apporter, mais nous pouvons apporter autre chose que simplement l’exploitation de leurs matières premières.

« Nous savons, nous, qu’être de gauche ne signifie pas être nul part. Nous sommes Français, nous aimons notre pays, nous sommes des patriotes. »

Je pense qu’il y a un enjeu fondamental à ne pas simplement organiser la prospérité pour la France, mais à organiser un monde plus juste, sur le long terme, dans lequel on respecte la souveraineté des nations, les États et leur intégrité territoriale, où on trouve la voie d’un progrès humain partagé par tous. C’est l’histoire que nous aurons à écrire au XXIe siècle, l’histoire qu’une gauche en Europe peut espérer pour le monde, sans oublier sa vocation universelle et ne pas être enfermée simplement dans ses propres difficultés.

Je crois qu’il est essentiel d’avoir sur ces questions, pour le long terme, une pensée de la mondialisation, de ses outrances et de ses excès. Une pensée pour la corriger, non pas pour la réguler, mais pour la réglementer. La France peut jouer un rôle essentiel dans la période qui s’ouvre pour trouver une réglementation efficace au phénomène de la mondialisation car si l’on continue à penser que les sociétés et les hommes peuvent s’organiser naturellement, qu’il faut laisser faire l’économie, les mouvements migratoires, cela mène directement au chaos.

Etre républicain c’est, d’une certaine manière, faire confiance à l’intelligence humaine pour quelle organise et qu’elle s’organise afin de donner un peu de justice à ce monde. C’est en tout cas le projet que la France doit porter, la France républicaine que nous aimons. Nous savons, nous, qu’être de gauche ne signifie pas être nul part. Nous sommes Français, nous aimons notre pays, nous sommes des patriotes, et nous savons aussi que pour retrouver une performance des outils en matière économique et sociale, il faut être capable de l’organiser à une échelle pertinente, celle à laquelle s’organise la vie démocratique, l’échelle de la nation. La nation n’est pas pour nous un vilain mot. C’est la belle promesse à laquelle, depuis la Révolution française, nous croyons.

Le projet d’articulation de la question sociale et de la question nationale, donc la reconquête de la souveraineté nationale et populaire, c’est ce qui permettra, sur la question migratoire comme sur la question économique et sociale, à la France de retrouver le fil de son destin.