Faudot2017_Opinion_entretien

« La reconquête de la souveraineté n’est pas une fin en soi, c’est un outil de reconquête des droits sociaux. »

DEBAT DANS L’EMISSION LA-BAS SI J’Y SUIS, MERCREDI 24 FEVRIER

Nous avons choisi, à plus de 80 % de nos militants, lors de notre dernier congrès, de nous inscrire clairement à gauche car nous savions que l’ambiguïté pouvait exister depuis la campagne présidentielle de 2002 qui avait mis le Pôle Republicain et la République au-dessus de la gauche et de la droite. Jean-Pierre Chevènement se présentait en homme de la nation, respectant ainsi l’esprit et la lettre dans institutions de la Ve République. Il y a des combats qui ont pu être communs avec Nicolas Dupont-Aignan en 2005, contre le Traité constitutionnel. A ce moment-là, pour rassembler une majorité de 55 % des Français, il importait peu de savoir d’où venaient les gens. La question était d’abord de construire une majorité pour mettre un point d’arrêt à une chose qui nous semblait essentielle. Cela étant, si je n’ai pas de désaccord politique de fond majeur avec Jean-Pierre Chevènement, nous avions un désaccord stratégique clair et qui était public. Je considère que notre œuvre politique, la reconquête de la souveraineté populaire et nationale, s’inscrit à gauche car la souveraineté n’est pas une fin en soi, c’est un outil de reconquête des droits sociaux. Je ne rêve pas d’une France fantasmée, une espèce de vieux cadavre froid, qu’on entretiendrait, comme le Front national ou Nicolas Dupont-Aignan peuvent le faire.

« La reconquête de la souveraineté populaire et nationale, s’inscrit à gauche car la souveraineté n’est pas une fin en soi, c’est un outil de reconquête des droits sociaux. »

Au fond, je pense que nous sommes entrés dans une crise profonde de la gauche dans ce pays. Je pense que cela est directement lié à son abandon de la nation, entendue comme espace politique dans lequel se déroule la démocratie et qui n’est pas la nation ethnique. Car la nation ethnique est une version d’un communautarisme de « petits blancs », pour faire vite, qui répond symétriquement aux autres communautarismes. Donc, je pense qu’il y a un effort à faire. Le canton dans lequel je suis élu compte 40 % de travailleurs pauvres, 25 % de chômeurs. Dans les années 80, l’électorat y votait à 65 % pour la gauche. Aux dernières élections, on est arrivé péniblement à 30 %, toutes gauches confondues, y compris le Parti socialiste. Cet effondrement-là est directement connecté à l’augmentation considérable du FN sur la même période. L’une des causes principales est de s’être contenté de lutter contre le FN sur un angle exclusivement moral. C’est la gauche castor, celle qui « fait barrage » au Front national depuis 30 ans. Cela ne marche pas, c’est une logique de perdant. Le fond du problème est d’avoir abandonné la nation au FN. La nation est née à gauche, la nation c’est Robespierre, c’est Sièyes, c’est Louis Blanc, c’est Jaurès. Les classes populaires sont profondément attachées à ce patrimoine.

La nation est l’espace pertinent sur lequel nous pouvons construire les politiques publiques avec un peuple, mais, encore une fois, un peuple qui n’a pas d’identité ethnique. C’est le citoyen de la révolution. La souveraineté n’est pas une fin mais un moyen. Nous n’en ferions pas la même chose que la droite souverainiste.

« La gauche castor « fait barrage » au Front national depuis 30 ans. Cela ne marche pas, c’est une logique de perdant. »

A 16 ans, lorsque j’étais en seconde à Nancy, notre professeur d’histoire, un 9 mai, jour de célébration de l’Europe, nous avait amenés visiter le camp de Natzweiler-Struthof puis le Parlement européen. J’avais trouvé le symbole puissant mais, même à l’époque, ce simplisme m’avait interpellé. D’abord, il faut reprendre le fil de l’Histoire : enoncer que l’Europe a permis la paix, c’est prendre le problème à l’envers. C’est la paix qui a permis l’Europe, c’est le traumatisme d’un continent essoré par deux guerres atroces. Le reste, la construction institutionnelle de l’Europe, la construction économique n’a rien à voir avec cet élan pacifiste. J’en veux pour preuve que c’est cette Europe-là qui alimente aujourd’hui les conflits nouveaux entre les peuples. Il faut repartir du réel. Nous serons plus humains si nous sommes capables de reconstruire une Europe qui soit celle de la réalité politique et celle des projets.

Aucun Etat-Nation ne se passe du pouvoir de battre monnaie pour une simple raison : la monnaie est un instrument décisif d’une politique économique. Lorsqu’on est privé de ce pouvoir-là, et de la possibilité, par exemple, de la dévaluer, il ne reste plus qu’un seul outil, et nous y sommes : la déflation salariale. Ce sont les lois, comme le projet de Mme El Khomri, dont on ne connait pas encore le texte précis mais dont on a vu suffisamment d’éléments transpirer dans la presse pour mettre en compétition non plus les systèmes économiques mais directement les salariés. Voilà pourquoi l’enjeu essentiel, de mon point de vue, consiste à retrouver des outils de souveraineté.

« Le projet de Mme El Khomri met en compétition non plus les systèmes économiques mais directement les salariés. »

Je ne fais pas de la monnaie un élément identitaire. C’est disposer, dans un espace politique cohérent, d’instruments de régulation. L’idée n’est pas non plus de revenir à une guerre des changes mais, avec nos voisins,  qui n’ont pas les mêmes structures économiques que nous, nous ne pouvons pas souhaiter mécaniquement une seule et même politique monétaire.

Deux pistes sont possibles : ou bien on reconstruit une sorte de double monnaie, comme cela a existé au moment de l’ECU, avec une monnaie qui reste notre monnaie unique à l’égard du reste du monde et avec des monnaies nationales à l’usage de tous les jours qui nous permettent d’avoir des facteurs de régulation qui ne soient pas juste taper sur les agents de production ; ou bien on choisit de nationaliser l’euro et alors, il ne reste plus qu’à rapatrier le pouvoir d’une Banque centrale, avec des objectifs politiques, à Paris.

Pour commencer, je ne pense pas que le Front national changerait quelque chose à la monnaie s’il arrivait au pouvoir. Comme l’extrême droite l’a toujours fait dans l’Histoire, elle trouverait les arrangements avec les milieux d’affaires, qui exigeraient très rapidement de ne pas toucher à la monnaie. Il y a, ensuite, une autre chose plus générique à propos du Front national : voilà un parti qui est né de l’expérience de l’OAS et du poujadisme dans les années 60, qui se trouvait en compétition avec le discours d’Alain Madelin dans les années 80-90 sur le plan économique : privatisations des services publics, abolition de l’impôt sur le revenu. Quel est le vrai Front national, êtes-vous capables de nous le dire ? C’est un parti attrape-tout, un espace de charlatans. Je ne veux pas être dans l’indignation et la moralisation. Ce n’est pas le problème. Ces gens-là sont le parti du système, davantage encore que le système qu’ils dénoncent.

[A Barbara Romagnan et Marie-Noelle Lienemann] Je suis ennuyé car d’un côté, j’ai une admiration tout à fait sincère pour le combat que vous menez. Il y a beaucoup de coups à prendre en interne. On connait la puissance des appareils, qui font partie de la post-démocratie. D’un autre côté, j’ai l’impression que vous servez de caution à quelque chose : il existe encore de nombreux électeurs qui continuent de voter socialiste car vous apportez la coloration suffisante à l’affaire.