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Mon intervention au 18ème Congrès de la Coorace : tisser une alliance en fer entre les acteurs de l’économie sociale et les porteurs de la République sociale

Mesdames, Messieurs,

Merci tout d’abord pour votre invitation.

Dans la vie, on ne précise que ce qui mérite d’être précisé.

Il en va ainsi de l’économie sociale et solidaire : alors que le mouvement coopératif et mutualiste est une réalité ancienne, la désignation de l’économie sociale réapparaît seulement à la fin des années 70. C’est à dire au moment même de l’offensive politique des néolibéraux avec Thatcher et Reagan.

Je ne crois pas trop aux coïncidences en général, et je ne crois pas du tout aux coïncidences en politique. Les libéraux ont exclu le facteur humain de leur pensée économique. Il fallait donc un mouvement qui affirme la finalité de l’organisation des sociétés humaines : c’est tout le sens de l’économie sociale et solidaire. Là où les Libéraux sont obsédés par le marché libre qui transforme mécaniquement les individus en adversaires quotidiens, l’économie sociale les voient comme des sociétaires liés par une communauté de destin.

Pour faire vite, et donc caricatural, il y a deux modèles : le vieux patronat de Messieurs Kron et Poupart-Lafarge qui exhibent des revenus indécents et projettent de fermer des sites rentables comme c’était le cas récemment chez moi à Belfort avec le site Alstom, et puis il y a des dirigeants comme Christophe Chevalier du groupe Archer qui m’a accueilli en juin dernier à Romans sur Isère dans la Drôme. Ce sont deux cultures profondément antagonistes. La première accompagne la désindustrialisation et s’adapte à la mondialisation financière. La seconde, qui anime la plupart d’entre vous, a compris qu’il n’y avait pas d’avenir durable en laissant une partie de nos compatriotes sur le bord du chemin.

Ce sont des considérations sans doute un peu générales. J’aurai pu me contenter de faire une compilation des propositions que l’on délivre en fonction de tel ou tel auditoire, mais la crise politique que nous traversons est d’abord une crise de la pensée. C’est une façon de vous restituer ici le sens de mon projet : les principes de l’économie sociale et solidaire éclairent la République sociale que j’appelle de mes vœux. Les citoyens sont indéfectiblement liés, et donc co-responsables, du monde qui vient.

L’Economie sociale n’est pas condamnée à être confinée dans la marginalité. Ce n’est pas un modèle économique à part, c’est une économie à part entière. Ne soyez pas défensif : l’économie sociale et solidaire doit avoir une ambition hégémonique pour l’organisation de l’économie de demain. Je suis convaincu qu’elle peut faire la démonstration qu’elle est la condition d’une économie vivante, efficace et j’ose le mot, compétitive, car nous ne sommes jamais aussi performants que lorsque ce que l’on fait a du sens. Mais cela suppose une nouvelle organisation du travail. J’y reviendrai.

Aujourd’hui, le chômage de masse est un cancer qui ronge la société. Le chômage concerne tous les Francais : pour certains c’est une réalité quotidienne. Pour d’autres, une menace permanente. La société est en train de se disloquer sous ce double effet.

Contrairement à une certaine gauche qui récite Marx sans le comprendre, je considère que le travail n’est pas une aliénation, mais qu’il peut au contraire être le lieu de l’émancipation, le lieu de la réalisation et du dépassement de soi, le lieu de la reconnaissance du mérite individuel et de la reconnaissance de son utilité sociale, dès lors que l’emploi est valorisé et disponible pour tous. Le problème de la France, c’est qu’au fond l’emploi n’est ni valorisé ni disponible pour tous. Le problème de la France, c’est la répartition du travail : 6,5 millions de nos compatriotes sont en dehors du marché de l’emploi, tandis que de nombreux autres ont une vie professionnelle de plus en plus invasive, oppressante, dénuée de sens. Sur les seconds, ceux qui ont la chance de travailler, repose le financement de la survie des premiers qui sont de plus en plus nombreux. Ce système n’est pas viable : il organise un affrontement social dont nous constatons désormais les dégâts politiques pas seulement en FRANCE, mais dans l’ensemble des nations développées, un affrontement entre les classes moyennes et les classes populaires d’un côté, et les classes propriétaires de l’autre.

Des défis plus grands encore nous attendent à l’horizon, avec la révolution numérique, la robotique et l’ensemble des progrès technologiques en cours : une étude publiée il y a un an par des chercheurs d’Oxford, estime que d’ici vingt ans, la moitié des emplois salariés dans les pays développés auront été détruits. Dans ses Perspectives économiques pour nos petits-enfants, Keynes avait anticipé ce phénomène, s’attendant à ce que l’humanité, déboussolée par une situation absolument inédite dans son histoire, traverse une époque de « dépression nerveuse universelle ». Nous y sommes.

La reconquête du plein emploi n’est pas un objectif : c’est une nécessité absolue pour la Nation toute entière, pour que la France redevienne une grande et belle société. Je connais votre combat pour cet autre modèle de l’économie sociale et solidaire. Aussi vais-je être franc : ce combat, aussi nécessaire et exemplaire soit-il, ne sera pas suffisant pour réussir. Il ne suffira pas que l’économie sociale et solidaire « change d’échelle » : avec vous, c’est toute l’économie qu’il nous faut rebâtir de fond en comble. Réussir la transformation économique et sociale de notre pays suppose, j’en suis convaincu, de tisser une alliance, un alliage d’acier entre les acteurs de l’économie sociale et solidaire et les porteurs de la République sociale, démocratique et souveraine. C’est la condition pour mettre enfin un coup d’arrêt à la besogne des libéraux doctrinaires qui gouvernent notre pays depuis trop longtemps.

En premier lieu, il faut parler du cadre macro économique dans lequel peut émerger la République sociale. Cela passe par la reconquête de la souveraineté monétaire et budgétaire sans lesquelles l’autre économie restera toujours privée d’une partie de sa puissance et de sa dynamique. Nous avons besoin d’une politique de relance budgétaire, de soutien aux bas salaires et d’investissements publics, trois choses qui seront hautement bénéfiques pour les entreprises sociales. Nous avons également besoin de déprécier d’environ 20% la valeur de notre monnaie, d’inscrire dans les statuts de la nouvelle Banque de France un objectif de plein emploi et de croissance tout en relevant l’objectif d’inflation à 4%, et de mener une politique monétaire expansive pour lutter contre la déflation et financer les projets d’avenir (par exemple, dans l’économie sociale et solidaire ou dans la transition écologique).

Cela suppose une toute autre politique européenne en assumant le rapport de force nécessaire avec les institutions de Bruxelles. J’ai bien conscience que cette approche peut heurter les convictions les plus profondes et les plus sincères de certains d’entres vous ici. Aussi j’invite ceux qui douteraient de la pertinence de cette perspective à bien mesurer le défi mortel que représente pour l’économie sociale et solidaire la banalisation de ses activités, banalisation organisée de manière méthodique par le droit de la concurrence européen. Il suffit de lire les traités européens pour mesurer le fossé irréductible qui existe entre le droit de la concurrence et le droit coopératif, entre les principes de l’ordolibéralisme allemand et les valeurs coopératives. C’est ainsi que les associations comme les coopératives et les entreprises sociales sont traitées par Bruxelles exactement au même titre que les autres entreprises, indépendamment même de leur utilité sociale ! Cette logique pousse la Commission à exacerber la coupure artificielle entre l’économique et le social, séparation qui est totalement contraire aux principes de l’économie sociale et solidaire, qui cherche précisément à réencastrer les deux éléments l’un dans l’autre.

Dans ce domaine comme dans les autres, il n’est pas d’espoir de réforme de l’Union Européenne de l’intérieur : le plan A a échoué depuis trop longtemps pour hésiter encore aujourd’hui à passer au plan B. Les Etats-membres ont des intérêts trop divergents pour présenter un front uni, et l’organisation de la représentation des intérêts de l’économie sociale et solidaire au niveau européen est durablement trop faible et trop divisée. Face à la puissance des lobbys des grandes multinationales, qui ont colonisé Bruxelles au point où les lobbyistes et les fonctionnaires échangent régulièrement leurs casquettes, vous n’obtiendrez jamais ce que vous cherchez à obtenir ! C’est la raison pour laquelle, pour favoriser le développement de l’économie sociale et solidaire, il faudra désobéir au droit de la concurrence européen dans ses dimensions les plus ineptes. J’entends favoriser la capacité des pouvoirs publics à soutenir, par la subvention et par la commande publique, les entreprises de l’économie sociale et solidaire et les entreprises sociales agréées sur la base de la reconnaissance de leur utilité sociale, en refusant de leur appliquer la législation européenne relative à la concurrence et aux aides d’Etats. Et si, malgré tout, vous craignez la disparition des subventions européennes distribuée via les régions, dites-vous bien que la France est contributeur net au budget européen.
Nous devons également engager la définanciarisation des institutions du capitalisme, en séparant les banques de dépôt et les banques d’investissement. La financiarisation de l’économie représente un danger pour l’ensemble de l’activité économique, danger auquel l’économie sociale et solidaire n’a pas échappé. Parlons un instant de ces groupes bancaires coopératifs, dont les dirigeants perçoivent des rémunérations parmi les plus élevés du pays, qui se sont souvent avérés des acteurs majeurs de la spéculation avant la crise financière (l’exposition de Natixis aux subprimes est tristement célèbre) et dont l’interprétation molle des statuts coopératifs permet aux managers de n’avoir de compte à rendre ni à des actionnaires qui n’existent pas, ni de fait aux sociétaires qui n’ont pas dans l’immense majorité des cas, les compétences requises ni le temps nécessaire pour effectuer une action de contrôle démocratique efficace ?
Les statuts coopératifs ne protègent ni de la cupidité des hommes, ni des mouvements idéologiques de fond et de leurs conséquences en matière d’organisation des infrastructures du capitalisme…
Une régulation publique forte est indispensable. Je propose donc une batterie de mesures spécifiques pour définanciariser le secteur bancaire coopératif : d’abord, interdire à ces banques coopératives toutes les activités financières qui ne relèvent pas de la banque de dépôt. Je veux séparer les activités de mutuelle santé, de mutuelle d’assurance et de banque de dépôt, pour revenir au fond à la situation qui prévalait avant les dérégulations des années 1980 et 1990. J’entends limiter l’échelle des rémunérations dans les groupes bancaires et coopératifs de 1 à 20 SMIC maximum. J’entends imposer aux banques coopératives une part de financement obligatoire (crédit bancaire, fond de roulement, trésorerie) fléchée en direction des entreprises de l’économie sociale et solidaire et aux entreprises sociales agrées par la loi, dans la mesure où ce financement ne dégraderait pas la qualité de leur bilan. Je veux imposer la même obligation à la Banque Publique d’Investissement, à laquelle je souhaite conférer une licence bancaire pour décupler ses facultés d’investissements.

J’entends enfin reconstruire de fond en comble l’organisation productive, la répartition du travail et notre modèle fiscal. Contre le chômage, je propose de ramener immédiatement l’âge légal de départ à la retraite à 60 ans et de passer à la semaine des 32 heures payées 35, pour créer environ 2,5 millions d’emplois. Cela nécessitera un effort important de formation professionnelle, que j’entends favoriser pour chacun tout au long de la vie. Dans ce cadre, je souhaite d’ailleurs m’appuyer sur les entreprises d’insertion par l’activité économique. Je veux favoriser la création et le développement d’entreprises de ce type en augmentant de 25% les aides au poste de travail. Pour le pouvoir d’achat, je propose une augmentation du SMIC de 10% et l’indexation des salaires sur les prix. Pour renforcer la compétitivité des entreprises et assurer le financement du retour au plein emploi, je propose de transférer 40% des cotisations sociales vers un grand impôt universel sur les revenus auquel chaque Français contribuerait. Et pour financer cette nouvelle organisation du travail, j’entends supprimer la moitié des niches fiscales, chasser la fraude fiscale et sociale, fusionner l’ISF et la taxe foncière, créer un impôt sur la transmission des gros patrimoines d’où serait exclu la résidence principale.

Voilà, Mesdames, Messieurs, résumés en quelques mots la « grande transformation » de notre système économique et social, que je propose aux Français à l’occasion de cette campagne présidentielle. Je suis convaincu que notre utopie est profondément est la même : démocratiser l’économie, rendre à l’homme une place essentielle dans le système productif, construire un monde où le qualitatif primerait sur le quantitatif, le long terme sur le court terme, la vision sur le bricolage.

Je vous remercie.