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Macron : une pensée de vieux dans un corps de jeune

Bastien Faudot était l’invité de Politiquement Show sur LCI, jeudi 28 mars 2016.
Brexit

Mme Chabot, il ne vous aura pas échappé que je suis un souverainiste de gauche. Je suis donc particulièrement attaché à la souveraineté du peuple Français. Alors j’essaye d’être conséquent : je suis tout autant attaché à la souveraineté du peuple Anglais. Cette question ne me concerne pas directement. Je ne veux pas m’exprimer à leur place. En revanche, je peux vous dire ce que je pense en tant que Français de cette question là. Cela serait un mauvais signal pour une raison essentielle, c’est que cela nous laisserait dans un duel que j’estime mortifère entre l’Europe hanséatique et l’Europe méditerranéenne. Qu’il y ait un troisième grand pilier dans cette Europe là ne nous permet, sinon pour le moment de sortir de l’ornière, un peu plus d’équilibre, en tout cas en terme de perspective.

Europe

Ce qu’il faut voir, c’est que nous sommes aujourd’hui dans une logique où il existe en Europe un idéal européen construit par les deux générations qui ont précédé la mienne. Ma génération n’a connu que les crises. Je suis né en 1978. De ce point de vue, l’idéal européen tel qu’il a été formalisé rencontre le réel et se fracasse dessus. Comment peut-on construire un modèle social européen, comment peut-on prétendre construire un modèle politique européen, dès lors qu’il y a des enjeux d’intérêts profondément divergents à l’échelle du continent européen ? Le fond du problème en Europe aujourd’hui, c’est que nous avons mis la charrue avant les bœufs.

« L’idéal européen tel qu’il a été formalisé rencontre le réel et se fracasse dessus. »

Avant de construire du formalisme juridique, avant de construire une monnaie unique, il fallait d’abord construire du commun. Construire du commun, c’est l’Europe qui marche. Il y a une Europe qui marche : c’est Airbus, qui n’a rien à voir avec Bruxelles, avec le mille feuille institutionnel européen. C’est d’abord l’Europe des projets. Erasmus, on ne le dit jamais, n’a rien à voir avec les institutions européennes, ça a été repris ensuite. C’est le bilatéral et le multilatéral qui permettent de construire une conscience européenne, qui permet ensuite d’aboutir à un projet qui puisse parler aux peuples et surtout qui puisse donner le sentiment d’être pertinent, d’être puissant. Or aujourd’hui, on le voit, c’est le fond de la crise politique, le problème de l’indistinction, la consécration de tout cela, c’est Macron. Mais il faut donner une lisibilité au débat politique pour que les Français puissent s’en saisir, pour qu’une conscience émerge de tout cela. Et là, nous sommes aujourd’hui dans un trou noir.

Gauche et 21 avril

C’est le Muppet Show. Je suis effondré de voir qu’on en arrive à un tel point qu’on ne fait plus un projet politique mais qu’on émet des sons, des onomatopées. Ce n’est pas « Eh oh la gauche », c’est plutôt « pin-pon la gauche », si on se met sur le standing de l’onomatopée. Qu’est ce qui se passe concrètement ? Là, c’est évidemment une opération de communication, dans laquelle nous avons des ministres sur scène et leurs cabinets dans la salle. Ne voient-il pas, ces gens, qui sont là dans un exercice de méthode Coué collective, l’état dans lequel se trouve le pays, la crise politique dans laquelle se trouve le pays ? Car depuis maintenant de longs mois, la crise économique et sociale se connecte par certains aspects à la crise politique. Je suis plutôt atterré de cette déconnexion.

« La responsabilité politique consiste à maintenir un clivage non pas formel, mais un clivage de fond, en lui redonnant le sens qu’il a peut-être trop perdu ces dernières années. »

Il faut arrêter avec le 21 avril. Je vais vous donner un autre exemple et j’aimerais que cela ferme ce cycle, parce que cela fait 15 ans que j’entends la même chose. Ce n’est peut-être pas terminé mais cela ne m’empêchera pas d’y répondre. Au mois de décembre dernier, il vous est peut-être apparu que le Parti socialiste était qualifié pour être au second tour des élections régionales dans deux régions. Il a renoncé à maintenir ses listes. C’est ce que j’appelle un 21 avril volontaire, donc on ne nous fera plus la sérénade. Le PS a même appelé à voter Estrosi au second tour, il faut être capable de l’imaginer ! Dès lors, je considère que ce 2ème tour, en tant qu’homme de gauche, ne me concernait pas. Je considère que Jean-Pierre Masseret a fait le bon choix en maintenant sa liste en Alsace-Lorraine-Champagne-Ardennes au deuxième tour. C’était le choix du courage, le choix de maintenir un combat. Comment vont faire les habitants dans ces régions sans représentants de gauche dans les années qui viennent ? C’est la question qui est posée. La responsabilité politique consiste à maintenir un clivage non pas formel, mais un clivage de fond, en lui redonnant le sens qu’il a peut-être trop perdu ces dernières années.

Le discrédit de la parole publique

Cela me rappelle le livre de Jean-Claude Michéa, L’Empire du moindre mal. C’est exactement ce dans quoi nous sommes en train d’enfermer le débat démocratique. Au cœur de tout cela, le « ça va mieux », c’est la parole publique qui est effondrée. Cela a été les 110 propositions de François Mitterrand. Il décide en 1983 de les abandonner pour la « grande aventure » européenne. C’est la fracture sociale de Jacques Chirac. C’est la revalorisation du travail de Nicolas Sarkozy. Les Français peuvent légitimement douter de la parole publique ! Et entendre aujourd’hui, alors qu’il y a 700 000 chômeurs de plus qu’en 2012, le président de la République dire, en dehors de toute décence, que « ça va mieux », il faut être déconnecté des Français et de la réalité ! C’était à mon sens l’une des principales qualités de François Hollande jusqu’ici que de sentir l’opinion, de sentir les Français, mais même cela, il ne l’a plus.

François Hollande

Je suis d’accord sur un point avec Olivier Duhamel : le Hollande bashing est une facilité à laquelle l’ensemble des observateurs comme des acteurs politiques ont trop facilement cédé. Parce que le cœur du problème, en réalité, n’est pas François Hollande. Le cœur du problème est d’abord politique au sens idéologique du terme. Je parlerai davantage, en ce qui me concerne, compte tenu de mon engagement politique, de social-liberalisme bashing. Mais cela signifie formuler une critique articulée sur ce qu’est devenue la gauche « de gouvernement », la gauche gestionnaire, dans ce pays. Et là les comptes n’y sont pas.

J’ai voté François Hollande au 1er et au 2nd tour de la précédente élection présidentielle. Je n’ai pas voté pour lui pour qu’il agite la question de la déchéance de nationalité, je n’ai pas voté pour lui pour qu’il prolonge un état d’urgence qui à mon sens n’est pas justifié, je n’ai pas voté pour lui pour qu’il revienne sur la parole politique qui était la sienne pendant la campagne, à savoir que le 29 juin 2012, il a abandonné son projet de renégocier le traité budgétaire européen, qui était au cœur de sa campagne. C’est la raison pour laquelle un certain nombre d’amis et moi-même avions voté pour lui. La peinture de son bureau était encore toute fraîche !

« Emmanuel Macron propose un libéralisme décomplexé. Je ne comprends pas quel est son positionnement politique aujourd’hui. »

Son rôle en tant que président de la République, qui avait alors une légitimité toute neuve, sortie des urnes, était quand même précisément d’assumer un certain rapport de forces ! Il ne l’a pas voulu. Il faut avoir un peu d’imagination dans ce genre de circonstances. C’est ce qu’on demande a minima à un président de la République. Il y a maints sujets comme ça qui ont été littéralement abandonnés. La finance, l’ennemi désigné, qui aboutit sur la pseudo-loi de séparation bancaire… Comment voulez-vous que la gauche se retrouve dans ce mandat ? C’est une question de fond, pas de Hollande bashing.

Emmanuel Macron

J’ai le même âge que Macron, mais lui a une pensée de vieux dans un corps de jeune. Il est en train de réaliser ce que rêve toute la deuxième gauche dans les années 70 (ce que Jean-Pierre Chevènement appelait « la gauche américaine »). Il est en train d’agir et de proposer un libéralisme décomplexé. Je vous propose qu’on ne débatte pas sur l’âge du capitaine… La question est : que défend Emmanuel Macron ? Je propose de regarder cela de manière plus rigoureuse : je ne comprends pas quel est son positionnement politique aujourd’hui. Il met en œuvre une politique essentiellement de l’offre, une politique d’austérité, une politique traditionnellement monétariste sur le plan économique et social, en tant que ministre de l’économie, et il explique qu’il veut faire un New Deal. Or le New Deal, dans ce que j’ai appris à l’école, c’est le grand moment de la politique keynésienne et de la demande. J’ai l’impression qu’on est totalement à 180 degrés.