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Loi travail : donner une traduction politique aux mouvements populaires

Le projet de loi sur le travail agit comme un puissant révélateur des dérèglements politiques de notre époque.

Au plan économique et social d’abord, il consacre la mue idéologique de la gauche sociale-démocrate aux dogmes du libéralisme le plus décomplexé. Cette mue aura sans doute été plus longue que celle d’une chenille : elle procède d’un déplacement tectonique de la deuxième gauche, celle que Jean-Pierre Chevènement qualifiait de « gauche américaine » à la fin des années 70. Le tournant de la rigueur de 1983 est l’acte de naissance de cette dérive. Ensuite, l’histoire politique de la gauche de gouvernement n’aura été, à de rares exceptions près, qu’une infinie succession de coups de canifs dans le projet de transformation sociale autour duquel elle s’était rassemblée en 1981. Celui-là même qui était sa raison d’être. De sorte qu’aujourd’hui, il reste au gouvernement une gauche sans raison d’être.

La plupart des grandes dispositions du projet de loi El Khomri témoignent du renoncement majuscule à l’œuvre : abrogation de fait des 35 heures, cadenassage des juridictions prud’hommales avec le plafond d’indemnisation, réduction de la rémunération des heures supplémentaires (travailler plus pour gagner moins), assouplissement du licenciement, instauration du forfait jour pour les petites et moyennes entreprises, suppression de la garantie par la loi de la durée de congés en cas de décès d’un proche… Ceux qui prétendent que cette réforme instaure une « flexi-sécurité » à la française nous mentent : c’est en réalité une « flexi-flexi insécurité ».

Imaginer que de telles dispositions seront créatrices d’emploi, c’est ne rien comprendre au mouvement global qui est engagé dans le cadre de la mondialisation. La course effrénée à la compétitivité par la mise en concurrence des systèmes sociaux promet une mort lente et douloureuse : cela consiste à positionner le moins-disant social comme point de référence. Ce processus ne sera achevé que par la destruction à peu près complète des systèmes de solidarité et par l’essorage des agents de productions que sont les travailleurs.

C’est là qu’il faut changer d’angle. La déflation salariale sera aussi longtemps la « seule politique possible » tant que nous n’aurons pas retrouvé notre souveraineté monétaire et budgétaire. Sans elle, il n’y aura pas de justice sociale. La politique monétaire, comme la politique budgétaire et fiscale, sont des outils de régulation (contre la toute puissance du marché), de protection et de compétitivité pour inventer un modèle économique à la fois performant et émancipateur. Ceux qui à gauche, s’émeuvent du projet de loi El Khomri en réclamant simplement un compromis en termes de dosage font fausse route. Ils sont condamnés à s’indigner indéfiniment. Dans l’immédiat, exiger le retrait du texte est impératif, pour protéger le monde du travail d’une attaque sans précédent, et peut-être aussi sans retour, contre lui.

Plus encore, au delà de la question économique et sociale, l’offensive du gouvernement révèle les failles de notre démocratie.

Le projet de loi « travail » donne lieu à un échange très intéressant entre le nouveau monde et l’ancien. D’un côté, une pétition qui recueille plus d’un million de signatures et atteint ainsi une taille inédite, de l’autre des déclarations de responsables politiques qui, de tous horizons et depuis les différents palais de la République, croient défendre la démocratie représentative en méprisant, de manière franche et avouée, les pétitionnaires renvoyés à leurs canapés et à leurs irresponsabilité.

La mobilisation 2.0 est bien sûr salutaire, mais du point de vue de l’intérêt général son affrontement avec les palais de la République n’est vraiment pas satisfaisant. Le fossé se creuse et alimente la crise démocratique. Cette contradiction doit être dépassée. Il faut construire une traduction politique aux mouvements populaires, confrontés au déni de démocratie des caciques de gauche comme de droite.

Allons au-delà de la belle mobilisation populaire du 9 mars en proposant un chemin et un projet conséquent pour une gauche du XXIeme siècle. La crise de postdémocratie que nous traversons suppose en tout premier lieu, la reconquête de la souveraineté populaire et nationale. C’est pour défendre cette conviction de toujours que je me suis déclaré candidat à l’élection présidentielle le 7 février dernier.