L’Europe est morte, vive l’Europe !

Intervention aux Journées d’été Agir à gauche pour gagner. Seul le prononcé fait foi.

Avant d’aborder ma vision de l’Europe à venir, je souhaite évacuer d’emblée trois idées, ou plutôt trois mantras, trois sourates, trois cantiques qui nous empêchent de penser le problème aujourd’hui de façon réelle et non fantasmée.

Je souhaite qu’on se débarrasse du mantra « l’Europe c’est la paix ». Non pas parce que ce serait intégralement faux, mais parce que ce slogan est réducteur et que j’en connais l’arrière pensée : si on valide « l’Europe c’est la paix », ceux qui comme moi critiquent l’Union européenne dans sa configuration actuelle, sont donc des apôtres de la guerre. Mais voilà, je suis incapable de manier une arme, et je suis élu d’un département qui a été marqué dans sa chair par les trois dernières guerres : ça dissuade d’en désirer une nouvelle. La construction européenne a participé à cet élan de pacification du continent, il serait absurde de le nier. Mais ce n’est pas une idée ou un idéal qui a généré le désir de paix, c’est d’abord le vécu et l’expérience. Ce qui a motivé basiquement les peuples d’Europe à envisager d’autres modalités que la guerre pour régler leurs problèmes, c’est une réalité beaucoup plus prosaïque : l’épuisement moral et physique que les deux guerres mondiales ont généré dans les sociétés européennes. D’autant qu’il ne serait pas difficile de démontrer que l’organisation actuelle de l’Europe est génératrice de conflits nouveaux en son sein.

L’Union est productrice d’impuissance. Il ne suffit pas de s’unir pour être plus fort.

Le deuxième mantra, c’est « l’union fait la force ». C’est une généralité rutilante, mais on constate aujourd’hui de façon très factuelle que l’Union européenne participe activement de l’effondrement de la puissance du politique. Dans le cas présent, l’Union est productrice d’impuissance. Il ne suffit pas de s’unir pour être plus fort. La puissance découle davantage des modalités de l’union que de l’union pour l’union. Il existe des nations en Europe qui ne sont pas dans l’Union et qui se portent bien. Il existe des nations qui participent à l’Union et qui se portent mal.

Le troisième mantra, c’est « si ça ne fonctionne pas aujourd’hui, c’est parce qu’il n’y a pas assez d’Europe ». Cette logique infernale est un concentré de raisonnement libéral. Ce sont les mêmes en général qui disent : si les Grecs ne vont pas mieux, c’est parce qu’ils n’ont pas fait encore assez de réformes structurelles. Si la croissance française reste atone, c’est parce qu’on n’a pas encore assez libéralisé le marché du travail. Ce raisonnement est structurellement une escroquerie : la crise européenne renvoie à un problème de nature de la construction européenne, pas à un problème de dosage. La question n’est pas plus ou moins d’Europe, mais quelle Europe ?

Je viens d’une famille politique, qu’on appelle gauche républicaine, souverainiste ou chevènementiste, qui s’est vue opposer ces rengaines depuis si longtemps qu’elles ne m’impressionnent plus. C’est par ce genre d’âneries qu’on a escamoté le débat. Et plus on escamote le débat, plus on renforce le divorce entre les peuples et leurs représentants. Soit on en prend conscience et on change de braquet. Soit on s’enferme dans cette vision simpliste, et le rêve européen se fracassera inévitablement contre le réel. On en voit aujourd’hui partout les symptômes : le Brexit, la Grèce, l’Autriche, la montée de l’AfD en Allemagne, le FN chez nous. L’histoire aura alors produit l’un de ces grands renversements dont elle a le secret : ce sont les européens les plus fervents qui auront précipité le rêve européen. Je pense que l’on peut encore éviter cette issue, mais il faut faire vite et bien. Cela passe par le réveil de la gauche, qui reste embourbée dans une conception archaïque de la construction européenne.

L’Union européenne, c’est l’Europe de l’unique : monnaie unique avec l’euro, frontières uniques avec Schengen, politique budgétaire unique.

Quel est le problème de l’Union européenne aujourd’hui ?

L’Union européenne, c’est l’Europe de l’unique : monnaie unique avec l’euro, frontières uniques avec Schengen, politique budgétaire unique avec le fameux TSCG et les politiques d’austerité à perpetuité. L’Europe de l’unique, c’est l’Europe taille unique. Mais notre continent est composé de modèles économiques et sociaux différents, de systèmes politiques différents, d’histoires différentes.

L’Europe de l’unique fonctionne sur deux fondamentaux : l’unanimité avant d’engager toute décision et la contrainte avec un système disciplinaire délégué à la commission européenne chargée de surveiller et de punir. C’est l’Europe du juridisme et de l’enfer des traités. Cette Europe-là ne marche pas. C’est elle qui s’effondre aujourd’hui sous nos yeux.

Il y a une Europe qui marche, et c’est de celle-là que nous devons nous inspirer si nous voulons engager une nouvelle ère en Europe : j’appelle de mes voeux une refondation de l’Europe autour de l’idée du commun. Ce n’est pas une formule, c’est un changement de logique : l’Europe du commun, c’est l’Europe des projets mis en commun car on ne construira pas d’entité politique sans avoir préalablement bâti du commun. La convergence se construit lentement, par le consentement des peuples, pas avec des règles et des injonctions venues d’institutions perchées. Airbus, Ariane Espace, Eurocopter, Erasmus sont des projets qui ont été pensés dans le prolongement des Nations et des démocraties. Ils marchent parce qu’ils n’ont pas attendus l’improbable unanimité des traités, et parce qu’ils fonctionnent sur la base de la volonté. S’il avait fallu enfermer la merveilleuse aventure d’Airbus dans l’unanimisme de Bruxelles, je vous le dis, aucun avion ne serait sorti des chaînes de montage à ce jour. D’ailleurs, le commissaire à la concurrence aurait sans doute considéré qu’Airbus jouit d’un abus de position dominante…

L’euro est une arme mise à disposition des marchés

Je prendrai un exemple, un seul. Sans doute le plus délicat, le plus symbolique, mais aussi le plus polémique. Je veux parler de la monnaie unique. Cette monnaie est mal configurée depuis le départ car c’est, pour l’essentiel, une arme mise à disposition des marchés : indépendance par rapport au politique et lutte contre l’inflation.

L’euro produit aujourd’hui 3 effets dévastateurs en Europe :
– c’est une monnaie récessive (de 0,5 à 1 point de croissance en moins pour les pays membres de la zone euro)
– c’est une monnaie qui fait diverger les modèles économiques : elle polarise la zone euro entre Europe hanséatique et Europe méditerranéenne. Au sud, la baisse des taux a dopé le crédit, pendant que le nord mettait en oeuvre une politique de déflation salariale. Cela a creusé le fossé entre les deux modèles. C’est le point de vue de Krugman, prix Nobel d’économie : le partage d’une même monnaie pousse les économies à se spécialiser et donc, à diverger.
– c’est une monnaie de dumping social : puisqu’il n’y a plus de possibilité d’ajustement monétaire par la dévaluation externe, il reste la dévaluation interne pour renforcer la compétitivité. Ce sont les lois Hartz III et IV en Allemagne. C’est la loi El Khomri en France. Plutôt que d’avoir un minimum de compétition sur le marché des changes, la monnaie unique met les agents de production et les modèles de production en concurrence directe. Et cela place la gauche dans une position intenable. Le résultat politique, c’est ce que nous connaissons aujourd’hui.

Je vais donc le dire sans prudence : camarades, il faudra choisir, ce sera la monnaie unique ou le progrès social. Ceux qui croient encore pouvoir maintenir les deux finiront écartelés, comme l’est le malheureux Tsipras.

L’euro est une arme de destruction massive : il faudra choisir, ce sera la monnaie unique ou le progrès social.

L’euro est une arme de destruction massive : c’est un succès technique indiscutable, mais économiquement et politiquement, son bilan est calamiteux. Pour « sauver l’Euro », on essore les peuples et on piétine les démocraties. Plus qu’une monnaie, c’est une méthode de gouvernement pour discipliner le salariat et domestiquer les peuples.

Comment voulez-vous mettre en oeuvre une politique de transformation sociale sans disposer du pouvoir monétaire ? Pourquoi sommes-nous les seuls bisounours de la planète à imaginer qu’il est possible d’avoir une politique économique et sociale sans disposer de l’instrument monétaire ?

Je ne fais pas d’obsession sur la monnaie : la monnaie unique n’est pas l’unique question. C’est un élément de la mécanique fédérale à l’oeuvre.

Il faut avoir le courage d’énoncer une réalité : il n’y aura pas de gauche de transformation sans reconquête de la souveraineté populaire et nationale. Et il n’appartient pas aux autres de nous la rendre, mais à nous de la récupérer. Et pour cela, il nous faudra désobéir, prendre des décisions unilatérales qui reposent tout entières sur l’expression de la volonté populaire. La France doit prendre la responsabilité de créer une crise salutaire en Europe : De Gaulle n’avait pas hésité à faire la politique de la chaise vide. Ou bien nous assumons le rapport de force ou bien nous le perdrons, il n’y aura pas d’autre alternative. Et c’est à ça que doit servir le débat de l’élection présidentielle qui vient, et à laquelle je suis candidat : déterminer ce qui dépend de nous, plutôt que de faire des paris sur ce que pourraient accepter nos partenaires.

Je proposerai aux Français de défédéraliser l’Union européenne pour construire une coopérative des Nations et des peuples.

J’entends parler de nouveau traité fondateur de l’Union. Certains évoquent même un nouveau traité de Rome, rien de moins ! Derrière l’annonce flamboyante, ce sera une perte de temps. Ce qui compte, c’est le contenu : avec quelle orientation et quel calendrier ? Avec qui ? Pour quoi faire ?

Je proposerai aux Français de défédéraliser l’Union européenne pour construire une coopérative des Nations et des peuples. Il nous faut reprendre en main notre souveraineté monétaire et budgétaire sans lesquelles la gauche que nous appelons de nos voeux, restera politiquement désarmée, donc impuissante.

Cela suppose donc de dénoncer, unilatéralement, le Traité budgétaire européen que la France n’aurait pas dû signer.

Cela suppose aussi de nationaliser l’euro pour retrouver la capacité des ajustements monétaires. La sortie de la monnaie unique est un tabou qu’il faut briser. La monnaie n’est pas une question identitaire.

Cela suppose aussi d’acter la fin de Schengen. La France doit exercer sa souveraineté territoriale par le contrôle de ses frontières.

Cela suppose de ne plus reconnaître la commission européenne comme une instance légitime. Je plaide pour sa dissolution. Mais nous ne pouvons pas le décréter tout seul. En attendant, la France renoncera à appliquer les directives contraires à ses intérêts et à y siéger.

À long terme, l’État social, ou ce qu’il en reste, aura été ravagé avec le consentement de ceux que nous croyions être nos amis.

L’Union européenne doit devenir le lieu de mise en oeuvre de politiques communes ambitieuses. Les chantiers devant nous sont immenses : investissements dans les énergies non carbonées et les économies d’énergie, grands chantiers d’infrastructures et de réseaux, développement de champions européens en matière de transports, de recherche publique pharmaceutique. Pendant que Bruxelles continuera de pondre des directives et des normes, le nouveau président de la République devra prendre son bâton de pèlerin pour aller convaincre nos partenaires dans le cadre d’accords bi ou multilatéraux.

Il faut maintenant forcer le destin car le temps des réformes de l’intérieur est terminé. Cela fait trop longtemps qu’on joue avec la patience des gens. Je sais que certains pensent que le changement peut être organisé à l’échelle européenne. Mais si nous sommes des militants et des responsables politiques, nous devons être capables d’imaginer un scénario crédible. Or, qu’en est-il ? Je me rappelle d’une époque, pas si lointaine, où 12 gouvernements sur 15 en Europe étaient de gauche. Qu’en a-t-on fait ?
Il suffit de regarder autour de nous pour constater que nous risquons de devoir attendre longtemps. Et à long terme, l’État social, ou ce qu’il en reste, aura été ravagé avec le consentement de ceux que nous croyions être nos amis.

Ceux qui veulent l’Europe contre les Nations veulent aussi l’Europe contre leur peuple.

Ceux qui veulent l’Europe contre les Nations ont un problème politique majeur : ils veulent aussi l’Europe contre leur peuple. En démocratie, c’est un pari perdu. Et c’est pour cela que ça risque de finir très mal.

On n’est pas anti-européen parce qu’on est politiquement hostile au modèle fédéraliste. C’est d’ailleurs le projet fédéraliste qui produit aujourd’hui des anti-européens à la pelle. Pour une raison simple : la méthode dite « des petits pas », voulue par Jean Monnet, c’est une stratégie du fait accompli qui se termine par un gigantesque empêchement démocratique. On est partis d’une idée louable et juste (le rapprochement des peuples européens) que l’on a largement dévoyée par précipitation. Le fédéralisme est un mode de construction politique, un choix, une option qui a échoué. Ceux qui s’y accrochent échoueront avec elle.

Je suis un souverainiste de gauche parce que je pense que la souveraineté est un outil incontournable pour organiser la transformation sociale.

Il est maintenant l’heure de passer à une nouvelle étape. Elle peut sembler plus modeste. Mieux vaut une idée modeste qui fonctionne qu’une idée géniale qui avorte.

Je suis un souverainiste de gauche parce que je pense que la souveraineté est un outil incontournable pour organiser la transformation sociale. Les souverainistes de droite eux, veulent embaumer un vieux cadavre froid, une France éternelle largement fantasmée. Nous avons une responsabilité politique : ne pas abandonner la Nation et l’acquis de la Révolution à ceux qui en feront mauvais usage. Je crois que l’opinion publique est prête, mais il faut pour cela que la gauche de transformation comprenne le rôle qui est le sien.