Lettre ouverte aux professeurs

Lettre initialement publiée sur Marianne.net

Mesdames, Messieurs les professeurs,

Cette rentrée 2016 est particulière. Elle aurait dû être le moment de faire un bilan loyal et honnête des mesures engagées, comme la réforme des rythmes scolaires. Elle est celle de l’application précipitée de la réforme bâclée du collège.

Ce quinquennat avait été placé sous l’égide de Jules Ferry, inspirateur et artisan de l’École gratuite, obligatoire et laïque. La réforme du collège qui s’applique lors de cette rentrée contredit profondément cette conviction de la gauche républicaine.
Supprimer les options d’excellence non sélectives en dehors de l’académie de Paris, ce n’est pas de la justice sociale. C’est renforcer la ghettoïsation et l’assignation à résidence.
De façon inédite, la réforme touchera les quatre niveaux simultanément. C’est une manière d’opposer aux craintes et aux doutes légitimes, notamment des enseignants, mais aussi de tous les citoyens intéressés, le roc du (mé)fait accompli. Les manuels bâclés, griffés de fautes de français et d’exercices incongrus, en témoignent.
Présenter ce projet comme une révolution des pratiques, alors même qu’elle ne fait qu’aggraver quinze années de pédagogisme qui ont largement montré leur nuisance et leurs échecs, c’est de l’entêtement dans l’erreur.
Prétendre faire un collège de l’égalité en se soumettant par ailleurs au dogme de l’austérité budgétaire, c’est mentir aux enseignants et aux familles.
Refuser de recevoir les syndicats d’enseignants tout en communiquant dans le même temps à outrance est aussi singulier. Le Ministère a choisi ses interlocuteurs : ceux qui étaient les plus fervents défenseurs de cette réforme.
Répondre de manière allusive et condescendante aux parlementaires qui n’ont eu de cesse de s’inquiéter de la mise en œuvre et du contenu de cette réforme, est aussi inapproprié.

Derrière les éléments de langage du Ministère, il s’agit de lier « l’offre éducative » à l’origine socio-économique des élèves. Désormais, ce sont les « singularités territoriales » qui dictent les programmes. C’est trahir toutes les valeurs de la République. Le misérabilisme qui l’a emporté depuis 2012 n’a rien à voir avec la générosité. C’est refuser aux autres ce que l’on a eu la chance d’avoir soi-même, donner à chacun selon ce qu’il est et pas selon ce qu’il pourrait devenir. Généreuse, la négation de l’exigence ? Généreuse, la suppression des options d’excellence non sélectives, alors qu’elles sont maintenues dans les établissements de prestige ? Généreux, le déshabillage de certains établissements pour en habiller d’autres, vieille méthode qui a présidé à la tentative de tuer les classes préparatoires ?
Cette réforme, soutenue par ceux qui ont minutieusement démantelé l’École depuis trente ans, renforcera la reproduction sociale.

Voici le mensonge : l’École n’a pas pour fonction de former des travailleurs clé en main. Les connaissances ne doivent plus se corrompre en compétences. L’École transmet des savoirs, des connaissances, de la culture et des savoir-faire, pour nourrir les consciences des élèves. Nous savons ce que cette volonté d’ouverture universaliste a désormais de vital en France.

Cette réforme est néfaste, car mal conçue. Cette réforme tient du reniement idéologique et de l’accident industriel. Je m’engage à l’abroger.

Ce grand Ministère de l’Éducation nationale est l’élément principal du projet d’émancipation qu’a toujours porté la gauche : l’émancipation individuelle et collective, donc le progrès social. Qu’a-t-il fait des moyens importants que la Nation lui a confiés ? Plutôt que d’augmenter la rémunération des personnels de l’enseignement, le choix s’est porté sur un investissement en milliards dans le dogme numérique et un partenariat illégal avec la firme Microsoft.

Parce que vous en première ligne chaque jour dans vos salles de classe, vous savez que l’École, institution par excellence de la République, doit être ce refuge dans lequel les élèves, comme leurs parents, ont la certitude que tout sera mis en œuvre pour les instruire et leur permettre d’exercer leur libre-arbitre.

C’est l’École, nationale, républicaine et laïque qui met en œuvre l’ambition de la Nation. Lors d’une conférence, la ministre a plaidé pour une laïcité plurielle. C’est une faute historique et politique. La laïcité, sans adjectif, sans ruse, sans accommodement est le socle qui permet que cette ambition soit portée pour tous les enfants. Elle est la boussole de l’égalité et empêche la communautarisation des esprits.

Ce quinquennat est un échec éducatif. Le chantier auquel la gauche républicaine devra s’atteler dès 2017, c’est bien celui qui permettra, comme plaidait Condorcet, de « rendre la raison populaire ». La rue de Grenelle aurait bien besoin de retrouver le chemin de la raison.

C’est une question de volonté, de cohérence et de responsabilité.

Mesdames, Messieurs les professeurs, en ce jour de rentrée, la communauté nationale vous doit une reconnaissance particulière. Vous pouvez compter sur moi pour défendre une École de l’ambition et de l’effort.

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