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« Les Français ne croient plus à la politique parce que depuis trente ans elle ne tient pas ses promesses »

ENTRETIEN AVEC LOÏC BARRIÈRE, ÉMISSION PLURIEL, VENDREDI 19 FÉVRIER.

 

Je suis candidat parce que mon parti a décidé lors de son congrès en juin dernier de présenter une candidature à l’élection présidentielle, considérant que politiquement le mandat de François Hollande était désormais achevé, achevé dans le sens politique qu’il a pris depuis le début de son mandat. Dès lors que nous avons des désaccords profonds sur la politique qui est conduite, en particulier sur le plan économique et social, mais aussi sur le plan international, nous avons considéré qu’il était nécessaire qu’une gauche souverainiste, patriote, républicaine, porte sa propre voix au moment de la grande explication qu’est l’élection présidentielle.

« La souveraineté n’est pas une fin en soi. C’est un moyen pour peser et pour réorienter les politiques économiques et sociales. »

Nous n’avons pas de désaccord politique majeur avec Jean-Pierre Chevènement. Il a fait le choix de quitter le Mouvement Républicain et Citoyen lors du congrès de juin parce qu’il était en désaccord avec la majorité choisie par une forte majorité. Près de 90 % d’entre eux ont choisi l’option de présenter un candidat à l’élection présidentielle et ont marqué ainsi l’autonomisation politique par rapport au Parti socialiste. De ce point de vue, Jean-Pierre Chevènement considérait lui qu’il fallait rechercher une autre voie, qui était l’idée de rassembler les républicains, de « Mélenchon jusqu’à Dupont-Aignan », en tout cas d’entamer un dialogue, dont on savait ce qu’il pouvait signifier. Or, ce que j’ai défendu au congrès, ce que la majorité des militants a choisi, c’est une option dans laquelle nous nous inscrivons dans la polarité du clivage droite/gauche, et dans laquelle nous nous inscrivons à gauche de manière déterminée, parce que nous considérons, c’est ce que je défendrai avec ma candidature à l’élection présidentielle, que, si la souveraineté nationale et populaire est un enjeu majeur pour le pays aujourd’hui, la gauche souverainiste et la droite souverainiste n’en feraient pas la même chose. La souveraineté n’est pas une fin en soi. C’est un moyen pour peser et pour réorienter les politiques économiques et sociales.

Le départ de Jean-Pierre Chevènement s’est fait sans drame, et cela ne devrait surprendre personne. Sa trajectoire politique est faite de choix, parfois de ruptures lorsque sa pensée politique est en désaccord avec la ligne du collectif dans lequel il se trouve. Cela a été le cas lorsqu’il était dans un gouvernement, à trois reprises il en a démissionné. C’est aussi à l’honneur de cet homme de caractère et de tempérament. Je pense que ce type de pratique politique, même si ici je n’ai pas partagé son choix, peut rendre ses lettres de noblesse à l’engagement politique. Aujourd’hui, la parole politique est complètement effondrée dans le pays. Lorsqu’un homme politique s’exprime, le doute est déjà présent dans la tête de celui qui l’écoute. Concernant Jean-Pierre Chevènement, ce que tout le monde lui reconnaît, moi le premier, c’est que lorsqu’il parle, ce qu’il dit vaut quelque chose. C’est un homme libre, il l’a toujours été. Nous sommes, nous aussi, des hommes libres, et nous l’avons toujours été. On peut rester ami et avoir des chemins qui se séparent, mais ma conviction, c’est qu’ils se recroiseront un jour.

Sur la question européenne, sur l’essentiel des grands choix directeurs qui ont été faits au moment de l’Acte unique et plus encore de Maastricht, l’essentiel des formations politiques à gauche comme à droite et au sein des deux plus grandes écuries, ont fait les mêmes choix. Je rappelle que le RPR, l’UDF et le PS avaient soutenu le traité de Maastricht. Cela a été également le cas lors du traité constitutionnel de 2005. Sur ces grands choix fondateurs, la classe politique qui organise le pays depuis trente ans partage l’essentiel.

Les choses changent dans le contexte de crise économique, sociale et politique dans lequel nous vivons depuis 2007, en tout cas singulièrement aggravé depuis 2007. Elle change moins par la volonté des hommes que par les contraintes du réel. Il y a des tas de choses qui n’avaient jamais été envisagées jusqu’ici, des tas de mots qui étaient imprononçables jusqu’ici et qui le sont désormais. À titre d’exemple, les traités européens interdisent que l’on monétise la dette publique. Or, qu’a fait Mario Draghi  en annonçant du rachat de dette ? Du quantitative easing, en mars 2015. Je ne vais pas rentrer dans la technique, ce n’est pas exactement de la monétisation de la dette, mais cela y ressemble fortement. Il a annoncé 1200 milliards d’euros de rachat de dettes sur un an et demi, alors que toute l’orthodoxie des traités européens l’a toujours interdit. Voilà un exemple très concret de volte-face auquel s’est prêtée l’orthodoxie libérale en Europe. Un autre exemple : les aides d’États font formellement proscrites par les articles 107 et 108 du traité de Lisbonne. Or, elles ont été nombreuses. Il y a même eu des nationalisations de banques au moment de la crise financière. Je ne sais pas si les consciences évoluent beaucoup, mais il m’arrive d’entendre, chez les frondeurs, Benoît Hamon, par exemple, au PS, mais il en existe certainement d’autres, certaines analyses, certains constats, qu’il eût été impensable de faire il y a dix ans au sein du Parti socialiste.

« La réalité, contrairement à ce que beaucoup pensent, c’est que l’Europe est une institution à la carte. »

Ce qu’il faut remarquer sur le Brexit, c’est que pour l’essentiel l’Europe s’est toujours construite dans le rapport de force d’État à État, depuis toujours en réalité. On a un peu habillé tout cela d’un grand projet de dépassement des nations au plan politique, mais la Grande-Bretagne a toujours joué ses propres intérêts de nation constituée. La réalité, contrairement à ce que beaucoup pensent, c’est que l’Europe est une institution à la carte. La zone euro, l’espace Schengen ne regroupent pas tous les pays membres de l’UE. La Grande-Bretagne est en train de chercher un équilibre politique qui lui permettrait de poursuivre ce qu’elle considère être ses propres intérêts, dans le cadre d’une négociation avec l’Europe. Ma conviction à ce stade, c’est qu’ils finiront par s’entendre.

C’est une facilité de dire que l’Europe est responsable du malheur français. C’est le motif de l’Europe qui est la cause du malheur français, mais pas l’Europe en tant que telle. D’abord parce que toute l’architecture institutionnelle et économique européenne, tout ce système de contrainte de l’Europe unique, les frontières uniques, le budget unique, la monnaie unique, s’est faite avec le consentement de la plupart des acteurs politiques nationaux. La plupart des grands acteurs et des grandes formations politiques a soutenu ces initiatives-là. Nous avons donc collectivement une responsabilité, même si pour notre part on peut opposer au grand jeu de mécano auquel on assiste aujourd’hui une certaine continuité politique, depuis l’opposition au tournant libéral de 1983. Je m’inscris clairement dans cette histoire.

Les pays émergents, souvent d’anciens pays colonisés, entendent jouer un rôle dans le monde d’aujourd’hui et ne plus être assujettis. La France devra, comme les autres grandes nations occidentales, composer avec ces nouvelles réalités qui sont aussi des réalités sociales, des peuples qui veulent exister pour et par eux-mêmes.

Dans ce nouveau monde, avez-vous véritablement l’impression que la France est plus forte aujourd’hui avec l’Europe ? Peut-on échapper sérieusement à ce type de formule en explorant le réel et non pas en se perdant dans nos fantasmes ? Peut-on dire que la monnaie unique fonctionne sur le plan économique ? Non ! Evidemment que non. Il faut le dire et le répéter. Les pays membres de la zone ont tous, depuis l’introduction de l’euro monnaie unique et pas simplement depuis le début de la crise, un taux de croissance du PIB qui est inférieur de 0,5 à 1 point par an par rapport aux autres pays membres de l’Union Européenne qui n’ont pas l’euro pour monnaie. Voilà un élément très concret qui permet de déterminer d’abord que l’euro est un frein à la croissance. L’euro encourage le dumping social.

Ma conviction, c’est que si Marine le Pen arriverait demain au pouvoir, elle ne mettra pas en œuvre le choix de sortie de l’euro et trouverait les arrangements nécessaire avec les milieux d’affaires, comme cela a souvent été le cas dans l’histoire de l’extrême droite en France.

« Il n’y a pas un État-nation dans le monde, à part dans la zone euro, qui juge utile de se passer de cet outil qu’est la monnaie. »

Sortir de l’euro n’est pas un projet politique. Ça ne veut pas dire grand chose. C’est pour cela que je répugne à utiliser cette formule, parce que sortir n’est pas un projet. Je suis favorable à la nationalisation de l’euro, parce que l’enjeu consiste d’abord à disposer d’un outil de politique économique fondamental qu’est la monnaie. Il n’y a pas un État-nation dans le monde, à part dans la zone euro, qui juge utile de se passer de cet outil. Il faut tout de même s’interroger : il doit y avoir des raisons profondes qui conduisent les États-nations à vouloir battre monnaie.

En réalité, il y a au sein de la zone euro des structures économiques profondément différentes. La répartition est toujours un peu caricaturale, mais vous trouvez en Allemagne une grande industrie exportatrice, en Grèce une grande économie touristique (et j’espère qu’elle le redeviendra encore plus dans les années à venir), en Espagne une économie du bâtiment, en France c’est une économie mixte, au Royaume-Uni on est plutôt sur une économie marquée par la financiarisation… Il y a des structures économiques qui sont profondément différentes. La question n’est pas de savoir si on veut ou si on ne veut pas, ce n’est mécaniquement pas possible de conduire une politique monétaire unique qui puisse répondre aux intérêts de ces différentes structures économiques-là.

Vous avez cité deux personnes qui sont passées par chez nous avant d’aller au FN, je suis pas sûr que vous pourriez en citer davantage. Il faut noter quand même une chose : le MRC, la famille politique que nous représentons, à partir du CERES, est d’abord un excellent centre de formation ! Il ne vous a pas échappé qu’Emmanuel Macron lui-même avait été dans nos rangs. Bien d’autres, des journalistes comme Natacha Polony ou Apolline de Malherbe ! Au Parti socialiste, il y a aujourd’hui François Kalfon, Laurent Baumel, un certain nombre de députés… Effectivement, il y en a un ou deux qui ont jugé utile de finir au FN, mais c’est leur affaire, je ne suis pas là pour rendre compte de leur choix. Je combats le Front National depuis toujours, parce que sa vision de la nation n’est pas la mienne.

« Le Front national, plus encore que les autres, est le parti du système. »

Le Front National est un parti attrape-tout. C’est d’abord un parti qui vient de la guerre d’Algérie, de l’OAS et du mouvement poujadiste. Ensuite, dans les années 1980 et 1990, des déclarations de son leader qui étaient parfaitement racistes, racialistes et antisémites et un programme économique qui n’avait rien à envier à Alain Madelin : ultralibéral ! La suppression de l’impôt sur le revenu, la suppression de l’ensemble des services publics ! Et aujourd’hui, ils essayent de nous faire croire à un virage national-républicain. Mais savez-vous lequel de ces FN est le vrai ? Ce parti, plus encore que les autres, est le parti du système. Et ce n’est pas parce qu’il dénonce les autres formations du système qu’il ne fait pas pour autant partie du système.

La vocation de la République, c’est de favoriser l’ascension sociale. La République, historiquement, dans la tradition française, c’est le refus d’enfermer les gens dans leur condition de naissance. C’était le propre de la monarchie et de l’Ancien régime. La République est la possibilité toujours recommencée de s’arracher à ses conditions de naissance. Pour une grande part aujourd’hui, cette promesse est mise en grande difficulté, à l’évidence, parce que la République, la gauche, a parfois oublié que sans la dimension sociale, la République était vide. Or aujourd’hui, dans les choix qui sont faits au point de vue économique et social, les politiques de solidarité sont mises en grande difficulté. Elles sont absolument nécessaires pour permettre précisément l’ascenseur social.

J’appelle de mes vœux un fort renouvellement du paysage politique. Je me féliciterai que les autres organisations politiques décident enfin de donner à ma génération — j’ai 37 ans — qui n’a connu que les crises, parce que ceux qui aujourd’hui sont candidats, Alain Juppé, 70 ans, Jean-Luc Mélenchon, François Hollande, Nicolas Sarkozy, sont des gens qui sont nés dans les Trente Glorieuses, qui ont prospéré avec les Trente Glorieuses et qui expliquent aujourd’hui à ma génération et aux générations qui viennent comment nous sortir de l’impasse dans laquelle il nous ont mis.

Je me suis engagé en politique après avoir eu d’abord un engagement associatif et en particulier dans la défense des droits de l’Homme, considérant que c’est dans le combat politique que nous avons réellement la capacité d’agir.

La seule chose qui pourrait nous empêcher de ne pas aller jusqu’au bout, c’est de ne pas avoir les 500 parrainages. Et nous les aurons. Nous les aurons d’abord parce que nous avons un réseau d’élus existant, qui n’est pas suffisant en soi mais qui nous apporte plus du tiers des parrainages nécessaires. Les autres parrainages, nous iront les chercher sur un positionnement politique original et singulier. Dans l’état de crise politique dans laquelle se trouve le pays aujourd’hui, les Français, et les élus, les maires, notamment dans les petites communes de notre pays, voudront que l’on déverrouille enfin le débat.

« La gauche a oublié les couches sociales, les forces sociales dont elle procède et elle a oublié également la nation, entendue dans un sens républicain. »

Par tempérament, je ne cède pas à l’intimidation et au chantage. Le chantage au Front National a aujourd’hui pour objet principalement d’éteindre tout débat politique. Pour ne pas parler des questions qui fâchent, on agite l’épouvantail et ce faisant, on le renforce. La gauche s’est enfermée dans une logique de barrage au Front National depuis de nombreuses années après avoir favorisé d’ailleurs son émergence : 1986 d’abord, le choix de François Mitterrand de recourir au scrutin proportionnel pour les élections législatives ; même en 1983 au moment des élections municipales, tout cela a produit le Front National. Ce qui produit le Front National, sa progression qui semble inévitable dans la façon dont les choses se déroulent, c’est précisément parce que la gauche a oublié les couches sociales, les forces sociales dont elle procède et elle a oublié également la nation, la nation entendue dans un sens républicain, et pas dans un sens ethnique comme le Front National. Il y a aujourd’hui environ un quart de l’électorat du Front National qui vient de la gauche, du mouvement social, du monde ouvrier. S’il n’y a pas à gauche une voix politique capable de parler à ces citoyens, de cesser comme c’est le cas dans les élites des grandes métropoles, à Paris, de mépriser l’électorat du Front National, pour lui parler et lui tendre la main, la gauche sera éliminée dès le premier tour.

Les électeurs du Front National ne sont pas des lépreux. Il faut qu’on leur parle. On va pas les abandonner. On parle des électeurs du FN mais il n’y a pas qu’eux. L’électorat du Front National ressemble beaucoup au portrait des abstentionnistes dans ce pays. Je pense que les électeurs du Front National sont des électeurs en colère qui ne veulent pas s’abstenir. Donc ils vont voter pour mettre un coup de pied dans la fourmilière. Et l’enjeu est le même : c’est un électorat jeune, qui vient des classes populaires. A nous de leur parler : je ne veux pas les abandonner au Front National ! Ce serait irresponsable.

Ce que je reproche à François Hollande, c’est le choix inaugural de ne pas avoir renégocié le traité budgétaire européen, qui a mis en place un système dans lequel l’ensemble des mesures, y compris celles qui seront présentées dans le projet de loi de Mme El Khomri, tous ces choix en matière économique et sociale, procèdent de cette décision inaugurale , en contradiction totale avec les engagements qu’il a pris lors de sa campagne.

Le traité budgétaire européen avait été négocié par son prédécesseur, qu’il s’était engagé à renégocier. La France pouvait, mais la question c’est de savoir s’il voulait le faire. En tout état de cause, il n’a pas créé les conditions qui lui auraient permis en 2012, en tant que Président nouvellement élu, très légitime, soutenu par une majorité de son peuple, d’engager ce bras de fer. Il fallait le faire.

Je pense qu’il faut dissoudre la politique, la République, si nous pensons que les personnes qui sont élues, auxquelles les citoyens font confiance pour gouverner le pays, ne sont plus en capacité de gouverner le pays. Il y a une crise de souveraineté aujourd’hui. Cette crise de souveraineté s’exprime par deux aspects. Le premier c’est que les gens aujourd’hui ne s’estiment plus représentés par la classe politique, qui ne leur ressemble pas. Le deuxième c’est que les gens ont le sentiment que la classe politique est impuissante. Pourquoi ont-ils ce sentiment ? Parce que la classe politique a le ministère de la parole le temps des campagnes électorales, et que là, elles génèrent toutes les promesses que les gens ont envie d’entendre, pour se faire élire.

«  L’ensemble des chefs d’États qui se sont succédés à la tête de ce pays, ont fait les mêmes choix sur la question européenne. »

Je ne vous dis pas qu’il n’y a pas de système de contrainte dans lequel s’exerce aujourd’hui la démocratie et la République, mais là où il n’y a pas de volonté, comment voulez vous qu’on puisse passer outre ? Ce que je remarque, c’est que l’ensemble des responsables, l’ensemble des chefs d’États qui se sont succédés à la tête de ce pays, ont fait les mêmes choix sur la question européenne. Il y a la parole politique qui est effondrée, la parole présidentielle en particulier. Le projet de transformation de François Mitterrand n’a pas abouti, la fracture sociale de Jacques Chirac non plus, on a eu le mandat de Nicolas Sarkozy avec ces grandes promesses qui n’ont pas non plus abouti, maintenant le mandat de François Hollande qui semble d’ores et déjà terminé, puisque le chômage ne cesse de croître, qu’on recherche avec beaucoup de désespoir l’inversion de la courbe du chômage, que la France est enfermée dans une stagnation économique. Les Français ne croient plus à la politique parce que depuis trente ans globalement elle ne tient pas ses promesses. Mais pour l’essentiel ce sont les partis libéraux, de gauche et de droite, qui ont volontairement consentis à la règle du jeu européenne telle qu’elle s’est construite.

Je considère que nous sommes les seuls à avoir une vue claire à gauche, assumant parfaitement la nation. Je n’en vois pas d’autres. Je n’ai jamais compris Jean-Luc Mélenchon. Il a voté le traité de Maastricht, même s’il a combattu ensuite le traité constitutionnel, mais je n’ai pas compris qu’il ait abandonné son grand rêve fédéraliste. Il y a une grande ambiguïté dans le discours de Jean-Luc Mélenchon, par exemple sur la monnaie, sur le contrôle des frontières, Schengen, je ne suis pas certain qu’il ait beaucoup changé sur ces questions-là.

D’abord, avant de parler des conséquences, il faut parler des causes. Aujourd’hui, nous avons un devoir d’humanité d’autant plus fort à l’égard des réfugiés que pour beaucoup d’entre eux, nous sommes au moins co-responsables de la situation qu’ils connaissent dans leur pays d’origine. Tout cela procède d’une position dans les relations internationales qui est faite sous le règne de l’ingérence. C’est la position de Kouchner, de Bernard-Henri Lévy, c’est la position qui a consisté à intervenir en Libye pour mettre en place des changements de régime, c’est la position que défendait Laurent Fabius en Syrie et François Hollande, dès le début du mandat.

« Nous avons un devoir d’humanité d’autant plus fort à l’égard des réfugiés que pour beaucoup d’entre eux, nous sommes au moins co-responsables de la situation qu’ils connaissent dans leur pays d’origine. »

La réalité c’est que le régime de Damas est un régime évidemment militaire, dictatorial, autoritaire. Je connais bien la Syrie : je m’y suis rendu à plusieurs reprises, j’y avais de nombreux amis, certains ne sont plus là aujourd’hui. Il faut d’abord comprendre, pour comprendre la Syrie, que c’est un pays mosaique. Il y a dix-sept groupes politiques et religieux aujourd’hui qui composent la Syrie. La destabilisation du régime procède d’abord de la société civile syrienne, à l’évidence. Mais le problème est qu’on ne pouvait pas simplement décider de l’extérieur, comme si la démocratie était un produit d’exportation, que nous pouvions choisir un camp, sans d’ailleurs avoir fait preuve d’un grand discernement, Laurent Fabius soutenait encore Al-Nosra qui n’est rien d’autre que la filiale d’Al-Qaïda en Syrie en décembre 2014, alors que le front Al-Nosra était déjà désigné par les Américains comme organisation terroriste. Depuis le départ de cette affaire, il y a eu un immense malentendu. Il y avait à Damas un ambassadeur français, Eric Chevalier, qui avait envoyé une note à l’été 2011, avant l’arrivée de François Hollande au pouvoir, à Alain Juppé, où il affirmait que compte tenu de la puissance du régime et du soutien aussi dans la société syrienne dont il bénéficiait, le régime ne connaîtrait pas le sort des autres régimes de la région et qu’il n’était pas aussi fragile que celui de Ben Ali ou en Egypte par exemple. Je pense que le Quai d’Orsay sur cette affaire aurait bien fait d’écouter un peu ses représentants à Damas, parce qu’ils étaient intelligemment renseignés. Le problème c’est que nous sommes enfermés dans l’idée que tous les régimes de la région devaient tomber, quelqu’en fût le prix. Aujourd’hui nous n’avons pas réussi à faire tomber le régime de Bachar el Assad, mais nous avons contribué à installer Daesh dans la région. Peut-on considérer sérieusement qu’il s’agit d’une victoire pour la France, au regard de ce qui s’est passé en France l’an dernier et des drames que nous avons connus ? Nous avons déstabilisé des régimes qui ne sont toujours pas des démocraties, mais a t-on installé des démocraties à leur place ? Je finis sur un point : je ne pense pas que la vocation de la France dans le monde soit de faire chuter des régimes. Je suis favorable à la souveraineté du peuple Français, de manière conséquente, je défends la souveraineté des autres peuples.

L’accueil des réfugiés de guerre doit être organisée de manière sérieuse et rigoureuse, parce qu’on sent bien qu’il y a dans le contexte de crise économique et sociale en Europe une réticence de plus en plus forte des européens à accueillir des réfugiés aujourd’hui. Mais c’est notre responsabilité collective aujourd’hui. Ma conviction c’est que nous avons un devoir d’humanité envers eux. Cela, c’est pour le court terme, pour gérer les drames humains qui se jouent chaque jour aux portes de l’Europe ou en Europe, avec ces réfugiés qui arrivent en Europe par milliers. Il faut avoir le souvenir de l’image du petit Aylan au mois de septembre dernier, qui avait justement et légitimement ému l’Europe. Je ne fais pas partie de ces gens qui peuvent s’accommoder et s’accoutumer à l’idée que des jeunes enfants viennent s’échouer sur les plages. Cette image est suffisamment insupportable pour que le continent européen, première puissance économique mondiale, soit en capacité de faire ce devoir d’humanité, d’autant que notre politique étrangère a favorisé la destabilisation de cette région.

La situation au Liban m’inquiète d’autant plus qu’elle dure dans un contexte régional singulièrement destabilisé, c’est même un euphémisme, particulièrement précaire. Le Liban a besoin d’un régime stable, ça n’est pas le cas. C’est lié pour une part à ses institutions fortement communautarisées avec le partage du pouvoir entre sunnites, chiites et chrétiens. Aujourd’hui il n’y a pas le seuil de députés qui permet d’élire un Président de la République. On en est à la 35ème tentative depuis près de deux ans. Ca commence à faire beaucoup. Je formule le vœu que les communautés au Liban comprennent que c’est l’intérêt de la nation libanaise aujourd’hui de trouver un accord, parce que la destabilisation peut être un péril pour elle dans le contexte actuel.