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La gauche Black M et ses inconséquences

Tribune publiée sur le site de L’Express le 18 mai 2016.

C’est un concert d’indignations qui a suivi l’annulation du spectacle de Black M à Verdun.

Venues de toutes les gauches ou presque, les paroles de déploration donnent à voir les fissures qui lézardent la République. Elles permettent surtout de prendre la mesure du fossé qui sépare ces gauches morales du peuple dont elle se revendiquent pourtant.

Le syndrome de cette gauche venue au secours de Black M doit être regardé avec grande attention : c’est un élément essentiel de la crise politique que nous traversons. D’élection en élection, elle regarde avec stupéfaction les classes populaires lui échapper, et infailliblement, elle poursuit exactement par là où le peuple la rejette.

Obnubilée par le discours antiraciste, obsédée par les discriminations, elle ne voit plus les autres problèmes auxquels la République est confrontée. Elle réduit le réel à ses fantasmes et au discours victimaire qui lui tient lieu de combat. Elle croit qu’être de gauche consiste exclusivement à se mettre du bon côté, c’est à dire au côté de victimes qu’elle sélectionne avec soin. Cette logique implacable la conduit à mépriser la France, notre patrie qu’elle a depuis trois décennies laissée en jachère au Front national. Elle lui a abandonné ses symboles (le drapeau et La Marseillaise), et quelques grandes figures de l’histoire. Compte-t-elle désormais lui céder Verdun ?

L’histoire que nous vivons est désespérante

L’histoire que nous vivons est désespérante. Rien ne semble détourner cette gauche de sa pente fatale. Après les attentats du 13 novembre et le « sursaut republicain » qu’elle a cru pouvoir enfourcher, après les élections régionales qui ont vu les mêmes inquisiteurs exiger le retrait du candidat socialiste dans la région Grand-Est pour « faire barrage au F-haine », elle croit résister en faisant de la morale.

Pour que la machine s’emballe cette fois, il aura suffi que le Front national et ses dirigeants s’élèvent contre la programmation de l’ancien rappeur de Sexion d’assaut pour le centenaire de la bataille de Verdun. C’est une facilité de prendre systématiquement le contre-pied du FN pour se donner le beau rôle en pensant lutter contre lui. Cette stratégie échoue lamentablement depuis trente ans. Elle produit même l’inverse de l’effet recherché. Au fond, le phénomène est saisissant : c’est le Front national qui détermine aujourd’hui la ligne politique de ce qu’il est convenu d’appeler la gauche Black M.

Dans cette « affaire », nous avons l’ardente obligation de revenir au coeur du sujet et de faire le tri.

Les morts nous imposent le silence

Non, le problème qui nous est posé n’est pas la prétendue « censure » liée à la déprogrammation de Black M. Pour ne pas en arriver à cette désagréable décision, il fallait d’abord s’interroger sur deux choses : le format de la commémoration et ensuite la programmation proprement dite.

L’hommage rendu aux poilus n’est pas compatible avec un événement festif. Le centenaire de Verdun est un moment de recueillement pour la Nation, une reconnaissance de dette à l’égard d’une génération de jeunes gens qui ont payé la défense du territoire national de leur vie. Les morts nous imposent le silence et la sobriété, plutôt que le tumulte et l’ébriété. C’est le format de l’hommage qui pose aujourd’hui question, et la ville de Verdun, tout autant que le ministère, ont fait preuve d’irresponsabilité en choisissant de dresser une scène dédiée aux décibels.

Le choix de l’artiste est secondaire : programmer Black M, c’est ajouter un peu à la faute de goût. Les goûts musicaux sont des choses dont il est difficile de rendre raison. Ils nous mettent au défi d’aménager nos propres contradictions. Je peux témoigner ici qu’on peut à la fois être un fervent patriote et aimer Hexagone sans conditions. Et c’est précisément là que la gauche morale se fourvoie : l’histoire de la musique n’a pas attendu la génération de rappeurs issus de l’immigration pour produire des textes francophobes et antimilitaristes. Boris Vian, Léo Ferré, Brassens n’ont pas attendu le malaise des banlieues. Relire les paroles de « La médaille » de Renaud permet de relativiser les outrances de Black M :
« Maréchaux assassins
L’amour ne vous dit rien
À part bien sûr celui
De la Patrie hélas
Cette idée est dégueulasse
Qu’à mon tour je conchie.
 »

À voir du racisme partout, on finit pour oublier le sens des choses

À voir du racisme partout, on finit pour oublier le sens des choses. Programmer Renaud, artiste pourtant devenu consensuel, eût été tout aussi déplacé que le choix de Black M. Le bon sens ne suffit-il pas à reconnaître simplement que la programmation d’un artiste qui chante sa volonté de « baiser la France » n’était pas opportune au moment où l’on s’incline devant la mémoire de ceux qui lui ont donné la vie ?

Dès lors, que le FN s’agite ou pas, le mal était déjà là. Fallait-il pourtant maintenir l’événement coûte que coûte ? Un responsable politique peut commettre une erreur, mais il n’est jamais contraint de la prolonger par la bêtise. Le choix d’annuler le concert était de loin le plus raisonnable, fût-ce au prix d’une polémique pénible.

Et les morts de Verdun, auxquels les belles âmes doivent elles aussi une part de cette liberté qui semble aujourd’hui les encombrer, pourront continuer de reposer en paix.