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« LA GAUCHE DOIT SE RÉEMPARER DE LA NATION »

MON ENTRETIEN DANS L’OBS DU 4 FÉVRIER. Propos recueillis par Aude Lancelin.

Il y avait eu en 2002 une grande effervescence autour de la candidature de Jean-Pierre Chevènement. Depuis lors, le souverainisme de gauche est une idée qui n’a jamais vraiment pris en France. Comment l’expliquez-vous?

Il y a un impensé de la nation en France, notamment à gauche, depuis plus de trente ans. Au PS, cela date notamment du tournant de la rigueur, en 1983, lorsque Mitterrand remplace le programme de transformation sociale par un projet de dépassement du cadre dans lequel s’est toujours organisée la démocratie en France, à savoir la nation. Ce choix se traduira plus tard par sa formule : « La France est ma patrie, mais l’Europe est mon avenir ». Dès lors, « gauche souverainiste » a été perçue par les élites comme un oxymore, une contradiction dans les termes. Cette contradiction n’a jusqu’ici pas été levée.

Qu’est-ce qui vous laisse penser aujourd’hui que celle-ci peut être levée?

La profondeur de la crise politique. Les dernières élections régionales ont donné à voir un pays qui ne vote plus qu’à moitié. Près d’un tiers de ceux qui votent choisissent le bulletin FN, parti qui a fait de la nation son fonds de commerce dans sa version ethnique. Je fais toutefois le pari que, dans ces conditions, les électeurs sont prêts à essayer des solutions neuves, hier encore perçues comme provocatrices. La campagne de François Hollande avait pu sembler relancer l’espoir à gauche. Cela avait commencé au Bourget avec l’engagement à renégocier le traité budgétaire européen, la désignation de la finance comme son « adversaire », l’ambition d’une grande réforme fiscale inspirée par Piketty, la volonté de réenchanter le rêve français… Mais, faute de remettre en cause le cadre européen dans lequel les choix politiques sont cadenassés, la volonté des velléitaires s’écrase contre les premières difficultés. Tout cela tient au fond en un geste : le 29 juin 2012, la peinture de son bureau était encore fraîche quand le président a choisi de céder aux injonctions d’Angela Merkel sur la conduite des politiques économiques en Europe.
Ce soir-là, le mandat était déjà écrit. Les Français ne peuvent dès lors que constater la fausse alternance à laquelle on les soumet depuis désormais trente ans, entre sociaux-libéraux et libéraux conservateurs. Il est temps de leur proposer autre chose.

Ce que n’a pas réussi jusqu’ici le Front de Gauche, à savoir stopper la progression du FN dans les classes populaires, contrer le succès de sa vision tribale de la nation, comment comptez-vous y parvenir?

D’abord, concernant le FN, il y a une urgence, c’est de sortir du discours de la trouille. La logique du barrage est une logique de perdant, qui conduit d’échec en échec. La grande différence entre nous et le Front de Gauche sur l’approche du FN, c’est que nous ne l’abordons pas sous un angle moral, celui du retour à la France de Pétain. Il faut cesser de mépriser les électeurs du FN, sinon la partie est déjà terminée. Contrer le FN nécessite de prendre au sérieux la demande de sécurité symbolique. Face à l’hystérie identitaire, culturelle et religieuse, l’affirmation des principes républicains permet de vivre ensemble, pas simplement côte à côte, mais bien ensemble. De ce point de vue, la République est une cause, pas une nostalgie. Et c’est là qu’il y a un fossé entre souverainisme de gauche et souverainisme de droite. La France dont nous voulons leur parler n’est pas la France éternelle, fille aînée de l’Eglise, inscrite dans le marbre d’une histoire largement fantasmée. Ce n’est pas un vieux cadavre froid qu’il s’agirait juste d’embaumer comme le fait le FN. La France est vivante. La France, c’est d’abord le cadre dans lequel vit le débat, la délibération collective. Cette nation issue de la Révolution qui, de par le monde, continue d’avoir un écho puissant pour les peuples en quête de liberté. En dépit de ce que peut penser la gauche bienpensante, la nation, ce n’est pas le repli, ce n’est pas l’archaïsme : c’est la condition pour parler de quelque part à quelqu’un. Il est urgent que la gauche se réempare de ces questions, c’est cela le sens de la candidature du MRC.

Il y a un soupçon que l’on fait souvent peser sur le souverainisme de gauche, et sur lequel celuici vient régulièrement se briser, c’est l’idée d’une jonction possible des extrêmes, à partir de la question de la nation justement. Sur ce point-là, Jean-Pierre Chevènement n’a pas toujours été très clair. Il a notamment appelé à une union des souverainismes « de Mélenchon jusqu’à Dupont-Aignan », or on sait que le leader de Debout la France a une position équivoque sur la question Marine Le Pen…

Dupont-Aignan n’est plus le petit gaulliste sympathique qui avait quitté l’UMP en 2007. On est bien obligé d’observer qu’il a bougé. Il a soutenu Robert Ménard à Béziers et il a fait des déclarations sur l’éventuelle participation de Marine Le Pen à son gouvernement s’il devait l’emporter en 2012. Je ne crois pas pour ma part au souverainisme des deux rives. Je crois au contraire à la persistance du clivage droite-gauche. C’est un repère qui structure la vie politique, et il est plus que jamais nécessaire aujourd’hui de renforcer son contenu. Nous n’avons notamment rien à faire avec le FN, issu de l’OAS, c’est-à-dire de l’histoire coloniale, hostile à la liberté des autres peuples. Au MRC, nous voulons que notre peuple retrouve sa capacité d’autodétermination, sa souveraineté, et nous le voulons au même titre pour tous les peuples. Voilà le sens du vrai internationalisme.

L’hostilité à l’euro a longtemps été l’un des grands marqueurs du chevènementisme. Militez-vous aujourd’hui encore pour une sortie de la monnaie unique?

La question n’est pas de faire du fétichisme de la monnaie quelle qu’elle soit, nationale ou européenne. La question, est : quels sont les outils concrets à notre disposition pour reprendre en main la maîtrise de notre destin ? La nationalisation de l’euro me semble dans cette mesure indispensable. S’il est une leçon à tirer de l’expérience Syriza en Grèce, que j’ai suivie sur place cet été, c’est que le redressement économique dans le cadre des traités européens actuels n’est pas possible. J’ai espéré, durant le référendum, que Tsípras aborde le sujet qui fâche, quitte à perdre, mais cela a été une cruelle déception. L’euro dans son format actuel n’est pas viable. Ou bien nous subirons une sortie désordonnée, qui serait le pire scénario ; ou bien nous serons capables de l’organiser, afin de conserver une monnaie commune pour les échanges internationaux.

Comment comptez-vous lever les craintes suscitées par une telle mesure au sein des populations?

On a mis tellement d’énergie pendant vingt ans pour construire cet idéal ! Je vais vous raconter une anecdote qui m’a beaucoup marquée. J’étais en classe de seconde. Le 9 mai 1994, nous sommes allés avec notre professeur d’histoire à Strasbourg. Le matin même, nous étions allés visiter le camp de concentration de Natzweiler- Struthof, en Alsace, et l’après-midi nous nous sommes rendus au Parlement européen. Le message subliminal de cette journée était celui-ci : pour ne plus avoir ça, il faut avoir ça. Cela, c’est toute la construction idéologique de l’Europe : l’assurance-vie pour la paix. Toute une morale y est d’ailleurs adossée. Sauf que cela ne marche pas, et que la rivalité entre les peuples européens est aujourd’hui alimentée par les carences de l’Europe intégrée. On s’entête dans une option qu’on continue à nous vendre comme indépassable, or cette option produit dans notre pays une immense violence sociale. Dans le canton où j’ai été élu, à Belfort, il y a 25% de chômeurs et 40% de travailleurs pauvres. C’est cela, la réalité de ce pays aujourd’hui, et on ne peut pas se contenter de dire : dormez, bonnes gens, soyez assurés qu’on fait le meilleur pour vous. La gauche ne peut pas esquiver les sujets de fond plus longtemps, sans quoi elle ira au-devant de lourdes désillusions.

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