Cd7d_ViW4AASWpP

Europe intégrée : « no future ! »

Intervention de Bastien Faudot au forum européen contre l’austérité et pour la démocratie, Athènes, 19 mars 2016.

Je veux remercier ici Syriza et ses dirigeants de nous avoir conviés à participer à cette conférence. Je ne le fais pas par politesse. Je vous dis merci car cette initiative est de nature à faire prospérer des mouvements politiques qui ouvrent des perspectives nouvelles pour les peuples d’Europe.

Nous partageons une ambition commune : le changement de politique en Europe, aujourd’hui largement abandonnée au néolibéralisme. Nous avons besoin d’amis et d’alliés car notre objectif ne sera pas rempli uniquement au gré de nos agendas électoraux respectifs. Nous avons besoin d’un vrai dialogue.

Nous partageons un combat commun : le retour de la démocratie sans laquelle il n’y aura pas de transformation sociale.

Peut-on parler de démocratie ?

Comme le disait hier mon compatriote Emmanuel Maurel, les politiques d’austérité sont une violence contre les peuples et contre la démocratie. Où donc peut-on le dire mieux qu’ici ? Ici à Athènes, où nous avons assisté au plus grand chantage auquel un peuple et son gouvernement légitime aient été soumis. C’était l’été dernier. J’étais venu le 4 juillet aux côtés de Syriza le soir de ce grand référendum. J’ai vu l’immense espoir d’un peuple qui a su résister en votant massivement pour le non. J’ai assisté aussi à la façon dont les élites financières et les dirigeants européens tentaient de le faire abdiquer. Un scandale, il n’y a pas d’autre mot ! De l’argent contre les « réformes » comme ils disent : voici les termes du chantage.

La démocratie en Europe est malmenée par la financiarisation de l’économie, par les lobbys, par la troïka, par les élites mondialisées, par cette Union européenne, par une forme de pensée unique qui prétend qu’il n’y a pas d’alternative aux politiques d’austérité. La troïka, nos gouvernements – je parle notamment du mien en France – ont repris en cœur le refrain de Margareth Thatcher : there is no alternative.

C’est ce que j’appelle la postdémocratie, terme que j’emprunte au professeur britannique Colin Crouch.

Par anticipation, un homme, l’ancien président du conseil Pierre Mendes France, européen convaincu, avait exprimé avec une très grande justesse ce à quoi nous sommes confrontés aujourd’hui. C’était en 1957. Je vous lis l’un des derniers paragraphes de son discours alors qu’il expliquait pourquoi il votait contre le traité de Rome : « L’abdication d’une démocratie peut prendre deux formes, soit le recours à une dictature interne par la remise de tous les pouvoirs à un homme providentiel, soit la délégation de ces pouvoirs à une autorité extérieure, laquelle, au nom de la technique, exercera en réalité la puissance politique, car au nom d’une saine économie on en vient aisément à dicter une politique monétaire, budgétaire, sociale, finalement « une politique », au sens le plus large du mot, nationale et internationale. »

Nous y sommes. Cela décrit à merveille le projet d’intégration aujourd’hui à l’œuvre.

Désormais, comment rendre la politique aux citoyens, c’est-à-dire garantir leur pleine et entière souveraineté ? Comment sortir de l’austérité ? Comment bâtir une nouvelle prospérité et se tenir à la hauteur de l’exigence de justice sociale aujourd’hui en Europe, alors que la mondialisation conduit à une concentration jusqu’ici inconnue du capital et donc à des inégalités qui ne sont pas seulement immorales, mais surtout insoutenables ?

Qu’en est-il du futur de l’intégration européenne ?

Sans détour, ma réponse s’inspire d’un grand penseur politique, le leader des Sex Pistols : « NO FUTURE ! »

Je vais m’expliquer sur ce diagnostic qui peut vous paraitre très pessimiste. Il faut commencer par ce qui est accessible là, maintenant, avant que tout ne soit effondré. C’est le deuxième scénario listé par Guillaume Balas tout à l’heure : celui où on compense les divergences avec des outils économiques et politiques, pour que ce ne soit pas les peuples qui servent de variable d’ajustement comme c’est le cas aujourd’hui. Sinon, à jouer le troisième scénario (l’achèvement fédéraliste) dont l’échec me semble inévitable, on retombera fatalement dans le premier qui remet en cause toute perspective européenne.

Nous constatons combien il est difficile de mener des politiques émancipatrices et progressistes au niveau national alors que l’Union européenne est figée sur un agenda néolibéral.

Le projet fédéraliste est en voie d’effondrement et pour être tout à fait franc, je ne le regrette pas. Le fédéralisme, les États-Unis d’Europe, c’est l’utopie qui gît sous les mécaniques complexes des politiques européennes et des traités. C’était en fait l’idéal de la bureaucratie libérale. Cet idéal a survécu à ce qu’on a appelé la fin des idéologies en 1989. Cet idéal a rempli une place devenue vide après la fin de l’Union soviétique.

Je m’explique. L’Europe intégrée est le bébé des libéraux. Cette Europe intégrée, c’est en fait l’Europe de l’unique :

  • politique budgétaire unique et son corollaire, le dogme de l’austérité ;
  • politique monétaire unique et son obsession absurde de lutte contre l’inflation ;
  • politique des frontières uniques et le spectacle désolant de l’espace Schengen en cours de désintégration, directement lié à l’absence de capacité, pour les États, de réguler les flux des réfugiés en élargissant l’effort d’accueil sur l’ensemble du continent.

Elle nous mène droit dans le mur : la configuration de l’Europe unique, c’est l’Europe des contraintes au service de la finance. Depuis l’acte unique de 1985 (libéralisation des mouvements de capitaux), en passant par Maastricht (monnaie) puis le traité de coordination budgétaire, c’est l’arsenal dont se servent quotidiennement les technocrates non élus pour faire plier les peuples et leurs gouvernements. Cette construction politique s’est faite du haut et par décret. Même lorsque les peuples s’y opposaient.

Il faut changer de perspective. En lieu et place de l’Europe unique, je propose l’Europe du commun. Nous devons penser l’Europe à partir du réel, construire une Europe pragmatique qui est celle des projets. C’est cela l’Europe qui marche : ce sont les grands projets industriels partagés comme Airbus ou ArianeEspace, c’est Erasmus. Ces programmes changent le monde, contribuent au progrès de notre continent, sans la violence dont use l’Europe de l’unique. Plus d’action politique coordonnée, moins de lois et de normes, tels est le programme ! Nous pourrions dès lors bâtir une vraiment coalition des volontaires, sans attendre indéfiniment l’unanimité des 28 pour avancer. Cela est vrai pour les affaires, pour le marché, pour la reconquête de l’économie de production, pour mettre en œuvre de grands projets de recherche en matière d’énergie, de santé, pour répondre efficacement à la crise des réfugiés.

C’est cette Europe-là qui fonctionne. Et d’une certaine manière, en entretenant le leurre d’une Europe sociale dans le cadre du projet fédéraliste, on évoque une chose qui ne viendra pas car la solidarité européenne ne se décrète pas. Elle se bâtit par le bas, par le réel, par le concret, par le commun. Par la mise en mouvement des sociétés civiles européennes en rassemblant ce qu’elles ont de meilleur.

Au sommet de l’Europe de l’unique, il y a sa majesté l’euro.

Il est l’heure de faire le bilan dix-sept années après sa création. Et nous devons faire le constat, sans doute cruel, que l’euro est le bras armé d’une politique monétaire au service de la finance. La monnaie unique est une arme de destruction massive de la démocratie et des politiques sociales en Europe. L’été dernier, qu’est-ce qui était en jeu dans le chantage auquel se sont livrés Merkel et Schauble ? Précisément la monnaie !

L’indépendance de la banque centrale, tout comme la lutte obsessionnelle contre l’inflation, sont des préceptes d’une politique monétaire allemande. Les Allemands n’accepteront jamais la réforme radicale de ces deux points. Il ne faut pas douter de cela. Sinon ? Sinon, nous sommes des Don Quichotte qui nous battons face à des moulins à vent.

Pour ses pères fondateurs, l’euro devait garantir convergence et intégration. En réalité, nous avons un modèle particulier d’intégration – la domination de l’Europe du nord sur l’Europe du sud – sans la convergence. Pire, la politique monétaire de la BCE conduit à la divergence. Et c’est là que le rêve vire au cauchemar. Au nord, l’emploi, la dynamique économique, la croissance. Au sud, le chômage, la stagnation et la récession.

Je veux revenir à l’été dernier et la crise de la dette.

Le gouvernement mené par Syriza a été placé dans une situation impossible et a été contraint de faire un choix difficile qu’il ne pouvait entreprendre seul.

La responsabilité pèse toute entière sur les gouvernements en Europe qui ont laissé faire ce chantage, ou pire, qui l’ont encouragé. Je pense notamment à la France, qui n’a malheureusement pas été au rendez-vous. Le peuple grec lui, et son gouvernement, avaient fait leur part du travail en organisant et en remportant ce référendum.

Pour conclure, autorisez-moi à utiliser le mot de Nation.

La gauche, et plus particulièrement la gauche qui essaie de changer l’Union européenne, a du mal avec la Nation. Par crainte de réveiller les nationalismes, certains abandonnent ce cadre dans lequel peuvent se mettre en œuvre des politiques progressistes et respectueuses de la démocratie.

Ces réticences sont compréhensibles, surtout dans les pays du sud, je pense à la Grèce, l’Espagne ou le Portugal, pour qui l’expérience des dictatures n’est pas si lointaine et a laissé de mauvais souvenirs.

Pourtant, il y a un chemin à explorer, celui de l’Europe du commun, de la coopération renforcée entre les peuples, sans attendre l’improbable grand soir d’une Europe sociale intégrée. À ce stade de notre développement, je crois que l’Europe du commun est l’étape nécessaire vers la construction d’une confédération européenne, respectueuse de la liberté et de l’autodétermination des peuples.