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Du Trésor français à un fonds chinois, nouvel épisode de la trahison des élites

Tribune parue sur le site Slate, 25 mai 2016.

Le transfert du directeur général du Trésor, Bruno Bézard, à la tête d’un fonds d’investissement franco-chinois est consternant. On pourrait être résigné, on devrait être habitué à ces pantouflages… mais ce n’est pas un pantouflage comme les autres.

Bruno Bézard est le plus haut fonctionnaire de Bercy, un homme-clef de la mise en œuvre des politiques d’austérité contenues dans le traité européen TSCG, ratifié en septembre 2012. On peut imaginer que, en dehors des grandes qualités professionnelles et personnelles de Bruno Bézard, cette fonction exige le goût du service public, le sens de l’État et, osons le mot, une bonne dose de patriotisme.

« Mon ennemi, c’est la finance. » Cette formule a fait beaucoup de bien à la campagne de François Hollande en 2012, puis elle lui a fait beaucoup de mal pendant son mandat, quand la France renonçait à une véritable séparation bancaire (loi Moscovici) ou accompagnait honteusement l’enterrement d’une taxe sur les transactions financières au niveau européen. Et Bruno Bézard part maintenant gérer un fonds de private equity: la finance n’est plus son ennemi mais son employeur.

Le fait qu’un ancien président de la République soit de facto salarié du Qatar nous habitue à l’inacceptable. Mais il est difficile de taire sa surprise quand le directeur du Trésor part diriger un fonds dit franco-chinois, c’est-à-dire dans lequel l’argent est chinois et les cibles françaises. C’est décisif car toute la littérature économique est remplie de lamentations sur les excédents chinois. Avec un yuan longtemps sous-évalué par une stratégie agressive, la Chine a accumulé des excédents gigantesques. La Chine se lance donc à la conquête du monde avec ses caisses remplies de dollars et d’euros. Dans le rachat du foncier agricole comme dans celui d’entreprises, choisir l’argent chinois n’a rien d’innocent.

Sécessionnisme social

On devine les lignes de défense de Bruno Bézard : la très morale « si j’avais aimé l’argent, j’aurais quitté le service public depuis longtemps », la très individualiste « c’est un challenge personnel pour mon brillant esprit de polytechnicien » ou la faussement patriote « je servirai la France d’une autre façon ». Ces formules seront peu de chose face à la saine colère populaire qui voit un produit de la méritocratie républicaine frayer avec le capitalisme mondialisé.

D’ailleurs, le mot « pantouflage » désigne mal cette situation. Bruno Bézard part exercer des fonctions exécutives dans un domaine essentiel: le financement de nos entreprises de taille intermédiaire.

Alors oui, ce départ a un arrière-goût de trahison: trahison de la gauche, trahison de l’État et trahison de la France. Excessif ? Les Trente Glorieuses éteintes, et à l’aube de la mondialisation, Christopher Lasch avait identifié les prémisses d’une «révolte des élites» et voyait se développer un sécessionnisme social dévastateur pour la démocratie. Trente ans plus tard, il n’est pas exagéré de juger cette «révolte» pour ce qu’elle est devenue : une véritable trahison des élites.

Alors que la défiance des Français à l’égard de la technostructure n’a jamais été aussi importante, 2017 devra réconcilier les aspirations des citoyens et les décisions qui sont prises par nos gouvernants. Cela passe notamment par une nouvelle sélection des élites politiques et administratives, qui ne doivent plus sortir du moule unique de l’ENA, machine à fabriquer des leaders consanguins et déconnectés du monde réel. Il y a près d’un demi-siècle, trois jeunes énarques anonymes (Jean-Pierre Chevènement, Didier Motchane et Alain Gomez) anticipaient cette dérive dans leur pamphlet L’Énarchie ou les mandarins de la société bourgeoise. L’Énarchie produit désormais des mercenaires.