logo_8250

Comme la République, la laïcité sera sociale ou ne sera pas !

TRIBUNE SUR MARIANNE.NET, MERCREDI 16 MARS.

Cher Printemps Républicain,

Tu profites du retour des beaux jours pour affirmer ton attachement à l’idéal républicain et au régime de laïcité. Tu nous rappelles aussi que la nation est le lieu privilégié d’exercice de la démocratie. Ton appel ne pouvait que susciter mon adhésion tant il rejoint les principes qui guident mon engagement politique. J’ai donc signé ton manifeste sans réserve.

Que des citoyens de gauche dépassent les clivages internes à notre camp est vraiment salutaire. Ces questions sont piégées depuis qu’une fraction de la gauche est travaillée par le relativisme culturel et le différentialisme. Faire de la « diversité » une valeur et un principe normatif, alors qu’elle n’est qu’un fait brut, est une erreur. Je ne t’apprendrai rien: la fétichisation des différences se fait souvent au détriment du « commun ». Transformer les différences, qui font la richesse d’un groupe, en un droit à la différence ouvre la voie à trop d’accommodements déraisonnables.

« Comme la République, la laïcité sera sociale ou ne sera pas. »

Nous devons défendre la laïcité contre les attaques dont elle fait l’objet, la défendre bec et ongles, mais la défendre pour ce qu’elle est : un moyen et non une fin. Comme le dit si joliment Régis Debray, « la laïcité c’est le cadre, ce n’est pas le tableau ». Elle ne peut suffire à elle seule à définir un horizon pour la France. La laïcité permet d’organiser, non la simple cohabitation des différences mais bien leur dépassement dans l’adhésion de tous à un projet commun. En revanche, elle n’est pas un étendard qu’il suffirait de brandir pour la faire vivre. Elle est un instrument très concret au service de la paix civile. Et c’est déjà beaucoup.

Comme le rappelait récemment un de tes signataires Marcel Gauchet, « tout le monde aime à se réclamer de la République ou de la laïcité, mais il reste peu de monde pour savoir encore les définir ». Il est donc temps d’en réactiver le sens, de leur donner de l’étoffe et de la chair, en commençant par énoncer les conditions de leur possibilité. Il nous faut aussi affronter les difficultés du quotidien, sans détourner le regard ou dissimuler des choix honteux. Vivre ensemble, ça n’est pas simplement vivre côte à côte avec des œillères.

Si elle n’est pas sociale, la République est un mensonge. Que serait une République qui tolérerait que certains de ses citoyens soient des acteurs de plein droit, pendant que d’autres, happés par l’insécurité économique et la précarité, seraient relégués au rang de spectateurs ? Quand les inégalités se creusent et le chômage croît sans discontinuer, la République se vide. Quand le gouvernement prétend remédier à cela avec une « loi travail » bâtie sur des préceptes néolibéraux d’un autre âge, il est temps de rappeler que la République ne se limite pas à la liberté – de conscience, d’opinion – mais que c’est aussi la justice et l’égalité.

« Il est temps pour cela que nous rompions avec cette Europe supranationale qui réduit la France à l’impuissance et la République à un théâtre d’ombres. »

Dans les débats qui font rage régulièrement, on hésite parfois à accoler un adjectif au mot laïcité, je vais pourtant m’y risquer. Comme la République, la laïcité sera sociale ou ne sera pas. Il existe des causes multiples au retour du religieux et des revendications identitaires. En France, par défaut d’intégration, par l’effritement des solidarités qui se tissent habituellement à l’école, puis dans le monde du travail, par un amoindrissement des possibilités de nouer des liens hors de sa supposée « communauté », on a créé des prisons identitaires. Ces prisons fermées à double tour par la religion offrent à certains de nos compatriotes une fraternité de substitution quand la fraternité républicaine est devenue vaine. Une religiosité très affirmée – et très incompatible avec la laïcité – devient une façon de renouer avec une image valorisante de soi-même. Elle signe le besoin de s’insérer dans un collectif auquel on s’identifie et qu’on accepte ainsi de servir. La République doit mener cette bataille de la fraternité.

La France ne sait plus s’aimer elle-même, condition intangible pour se faire aimer, et d’abord de ses propres citoyens. Ce manque de confiance en lui-même a conduit notre pays à tenter de se diluer dans l’Europe. Une Europe désormais en proie à des crises multiples : économique, démocratique, migratoire. Cette multicrise n’est pas une catastrophe naturelle qui nous tomberait dessus par le plus cruel des hasards : elle procède de la configuration de l’Europe telle que nous la connaissons. Celle-ci n’a pas été conçue pour rapprocher les nations et pour les faire coopérer, mais pour les dépasser et, au bout du processus, les effacer. Bien sûr, cela s’est fait contre les peuples, qui sont assez rarement candidats à leur propre dissolution…

Si comme tu le soulignes, la Nation est « une histoire et un destin commun », encore faut-il, pour avancer résolument vers ce destin, disposer de notre pleine et entière souveraineté. Il est temps pour cela que nous rompions avec cette Europe supranationale qui réduit la France à l’impuissance et la République à un théâtre d’ombres. Il est temps de lui substituer une Europe de la coopération, respectueuse de chacun des pays qui la composent, et du droit des peuples à disposer d’eux-mêmes.

Poser la question laïque nous oblige donc à réexaminer l’ensemble du pacte civique qui fonde la République.

J’aurais aimé être à tes côtés dimanche mais je serai à Athènes, berceau de la démocratie et petit pays maltraité par ses soi-disant partenaires. Nos voisins savent que le Français est donneur de leçon alors je me garderai de parler de laïcité à nos amis grecs, mais je penserai bien à toi.