Alstom, cause belfortaine, cause nationale

Nous vivons un traumatisme parce que Belfort c’était Alstom, et Alstom c’était Belfort.

Il faut dire cette phrase lentement et comprendre ce qu’elle implique. Ce n’est pas une dépendance d’un territoire vis à vis d’une entreprise. C’est une relation qui existe dans les deux sens.

Belfort c’était Alstom et Alstom c’était Belfort car, comme de nombreuses villes en France, Belfort vit depuis près d’un siècle et demi au rythme d’une grande et belle aventure industrielle qui est devenue une parcelle de l’identité de notre ville et de notre département. Belfort a tout vécu avec Alstom et personne n’ose ici imaginer ce que pourrait être Belfort sans Alstom.

Belfort c’était Alstom et Alstom c’était Belfort, parce que l’entreprise a contracté une dette vis à vis d’une population qui a donné, qui donne, le meilleur d’elle-même pour la production qui sort des ateliers. La direction de l’entreprise n’a pas le droit de se défaire de ses obligations : elle doit être à la hauteur de ce que la ville lui a donné.

L’heure est grave pour Belfort.

Je dis « l’heure est grave » et chacun sait ici que la formule n’a rien d’excessif. L’annonce faite il y a une semaine de la fermeture de l’usine ALSTOM par la direction de l’entreprise est un coup de poignard pour les salariés et leur famille, mais au-delà, pour Belfort, pour le département, pour la région et leurs habitants. Je souhaite adresser mon plein et entier soutien aux familles touchées par cette décision. Je sais tout ce que nous devons collectivement aux ouvriers, aux travailleurs qui font vivre cette entreprise depuis si longtemps. Ce sont les acteurs principaux de la richesse de l’entreprise, ce sont eux qui font, par leurs compétences, leurs savoirs-faire, leur métier, la valeur ajoutée résumée d’une simple ligne comptable dans le bilan de la société.

Malheureusement la situation que nous traversons n’a rien d’exceptionnel. Avant nous, il y a eu Pechiney, Arcelor, Rhodia, Bull, Alcatel, Lafarge… La liste est longue !

La désindustrialisation est le revers d’une mondialisation financière qui est en train d’essorer les forces productives de notre pays.

Le 7 septembre à Belfort, nous avons pris le plafond sur la tête, mais cette décision ne tombe pas du ciel. Elle s’inscrit dans un vaste mouvement de désindustrialisation du pays. Certains fins observateurs comme Jean-Michel Quatrepoint, auteur de Alstom scandale d’État, avaient anticipé les difficultés de la branche Transport après le protocole de rachat par General Electric. Je le cite : « l’équation d’Alstom transport est donc la même qu’avant l’opération avec GE. Seule, l’entreprise n’est pas viable à terme. Déjà, le groupe serre les boulons dans l’usine de Belfort dont l’avenir est incertain. »

La désindustrialisation n’est pas une catastrophe naturelle. La désindustrialisation, c’est le revers d’une mondialisation financière qui est en train d’essorer les forces productives de notre pays et de nombreux autres pays européens. La mondialisation, c’est une série de choix politiques qui ont conduit progressivement à déréglementer tous les systèmes de protection. Elle expose notre modèle social et notre outil de production à un système de concurrence parfaitement déloyal. Face à ce phénomène, il y a deux grands types de réponses. Il y a les libéraux qui voient notre modèle social comme un handicap – et qu’il convient de remettre en question, et ceux, dont je fais partie, qui considèrent qu’il est un élément essentiel du pacte républicain.

Bien sûr, dans un premier temps, il faut sauver le site et les emplois. C’est un impératif catégorique et toutes les bonnes volontés sont les bienvenues. Face à l’urgence, notre devoir de responsable politique consiste à unir nos forces, au-delà des appartenances partisanes. Nous le devons aux salariés de l’entreprise, nous le devons à la ville. L’ampleur de la menace nous oblige collectivement.

Mais je veux mettre en garde et prendre date. Cela ne suffira pas. On ne peut pas se contenter de réagir au coup par coup, en mode défensif. Il faudra se garder de crier victoire si nous obtenons satisfaction, car la mécanique à l’oeuvre qui menace Alstom Belfort aujourd’hui ne sera pas réglée pour autant.

L’État ne peut pas se contenter de faire le pompier quand il y a le feu. Il doit être un acteur stratégique de nos filières industrielles.

On ne peut donc pas se contenter de réagir dans cette affaire. L’État ne peut pas se contenter de faire le pompier quand il y a le feu. Il doit être un acteur stratégique de nos filières industrielles, de celles qui relèvent de l’intérêt national et de notre indépendance. Cela suppose une volonté politique bien sûr, mais cela suppose aussi de se doter d’outils de protection pour permettre le redressement industriel de la France.

Il faudra établir les responsabilités, non pas individuelles, cela n’a pas d’intérêt. Je parle des responsabilités politiques. Les élites politiques et économiques ont depuis longtemps abandonné l’industrie. Cette caste, il n’y a pas d’autre mot, est depuis longtemps acquise à la conviction que l’industrie est une activité désuète vouée à disparaître. Serge Tchuruk, ancien PDG d’Alcatel, expliquait en 1999 que l’homme de bureau devait remplacer l’ouvrier et que la modernité c’était une France sans usine. Alain Minc parlait de mondialisation heureuse. La plupart des dirigeants politiques se sont laissés contaminer par cette idéologie de la concurrence libre et non faussée. Fataliste, un ancien Premier Ministre expliquait que l’État ne pouvait pas tout face à la fermeture du site de Michelin. La formule était un euphémisme, il fallait comprendre qu’il ne pouvait pas grand chose.

Ces gens-là sont des criminels et des inconséquents. Criminels parce qu’ils ont contribué à l’appauvrissement de la société française, au décrochage des classes populaires et au cancer du chômage de masse. Inconséquents parce qu’ensuite ils défilent et font semblant d’être surpris par les effets dévastateurs de la désindustrialisation. Il y a une voie d’eau dans le bateau et ils écopent !

Il y a aussi les responsabilités des dirigeants d’Alstom. Ils ont multiplié les erreurs qui ont conduit à l’affaiblissement de l’entreprise et, en guise de récompense, ils se sont distribués des salaires et des primes parfaitement obscènes. Chacun a en tête l’opération catastrophique du rachat d’ABB du temps de Pierre Bilger : une entreprise suisse rachetée 4 milliards d’euros et dont la technologie défaillante a largement contribué à fragiliser Alstom. Et puis, plus récemment, la vente à la découpe d’Alstom énergie à General Electric par Monsieur Kron. Quand ces individus – je pense aux grands dirigeants d’Alstom – auront-ils des comptes à rendre devant les salariés, mais aussi devant la Nation ?

Quand les grands dirigeants d’Alstom auront-ils des comptes à rendre devant les salariés, mais aussi devant la Nation ?

Heureusement pour Belfort, le travail initié de longue date par les responsables politiques à Belfort, je pense à Jean-Pierre Chevènement et Christian Proust en particulier, a permis de créer des conditions favorables pour consolider le site belfortain dans une logique de partenariat étroit avec les dirigeants de General Electric. Ceux-ci l’ont d’ailleurs rappelé à plusieurs reprises, soulignant l’appui précieux que représente l’outil immobilier SEMPAT, devenu TANDEM, pour la réussite de l’implantation.

Ce n’est pas la première fois que nous sommes confrontés à des difficultés et les maires précédents ont réussi jusqu’ici à maintenir l’activité de production à Belfort grâce à un engagement de chaque instant. La capacité de résilience de Belfort a été saluée partout. Elle s’appuie sur des initiatives concrètes qui ont permis à notre ville d’engager progressivement sa mue et d’éviter l’apparition de friches industrielles de plusieurs dizaines d’hectares comme cela est malheureusement le cas ailleurs dans d’autres bassins industriels.

Ces solutions nouvelles sont apparues au début des années 90 avec la reconversion du site BULL. Partant du principe de la responsabilité sociale des entreprises, trois fonds ont été mobilisés : celui de l’entreprise BULL, celui de l’État et celui du Conseil général au sein de l’entité SYBEL, devenue Aire Urbaine Investissement, afin de financer des aides aux entreprises, prêts et autres subventions, et favoriser ainsi l’implantation de nouveaux emplois. Plus de 450 emplois ont alors été créés et ce dispositif a donné lieu à l’écriture du fameux article 118 de la loi de modernisation sociale permettant d’obliger les entreprises dans la reconversion des sites.

Plus tard, au moment des difficultés traversées par Alstom à la fin des années 90, les Comités interministériels d’aménagement du territoire en 1998 et en 2000 ont permis de mettre en place des dispositifs compensatoires : ce fut l’obtention de la déclaration d’utilité publique du TGV Rhin Rhône, l’enveloppe de 59 millions d’euros pour le contrat de site de l’aire urbaine, le financement de la RN 19, près de 1000 emplois aidés, mais aussi l’investissement de 150 millions de francs à l’époque sur le site de Belfort par Alstom, la réduction de nombreux licenciements, le relocalisation d’emplois au sein du groupe rapatriés à Belfort.

Quand Bruxelles impose à la France de revendre ses participations dans Alstom en 2006 à Bouygues, il fallait que la France résiste.

En 2003, Nicolas Sarkozy s’était engagé pleinement dans le dossier en obtenant la montée au capital de l’État dans la société. Bien qu’il soit un adversaire politique, je reconnais sans difficulté l’action positive qu’il avait alors engagée. Je regrette cependant que cette logique ne se soit inscrite dans le temps. Il fallait une continuité des politiques de l’État pour préserver et développer Alstom. Quand Bruxelles impose à la France de revendre ses participations dans Alstom en 2006 à Bouygues, il fallait que la France résiste.

Aujourd’hui, on reprend le film à l’envers, alors que l’État se fait prêter les actions qu’il avait précédemment vendues à Bouygues. L’industrie ne peut pas survivre à ces aller-retours permanents. L’industrie a besoin de continuité, de cohérence et de stratégie au temps long. Je le dis ici comme je l’ai dit la semaine dernière au Assises du produire en France à Reims : on ne peut pas exiger de l’État qu’il serve de roue de secours en 2003, puis faire voter le Traité de Lisbonne en 2008, qui sanctuarise la logique de la concurrence libre et non faussée. C’est ce double discours permanent qui n’est plus supportable. On assiste, impuissants, à la liquidation de l’outil industriel français. Cela contribue pour beaucoup à la colère de nos concitoyens dans la crise politique que nous traversons.

Que doit-on faire aujourd’hui pour Alstom ?
– Premièrement, nous unir pour empêcher la fermeture du site. Cette condition ne saurait être négociable. Nous voulons assurer la pérennité de la présence d’Alstom à Belfort et de son site de production. Cela suppose le maintien d’une unité de production au-dessus d’une taille critique qui nous permet de voir l’avenir avec confiance. Cette unité ne saurait être inférieure à 350 ou 400 emplois. À Belfort, on sait faire. Les compétences sont là, le personnel est formé.
– Ensuite, Alstom doit payer des contreparties nécessaires si des ajustements doivent être trouvés. Nous savons qu’Alstom traverse des difficultés qu’on ne peut balayer d’un revers de main. La participation financière de l’entreprise est nécessaire pour assurer le reclassement des salariés, mais au-delà, pour permettre au Territoire de rebondir.
– Enfin, l’État doit prendre toutes ses responsabilités, comme il pu le faire lors des précédentes crises. Il doit engager un tournant pour qu’une véritable politique industrielle voit le jour. Une politique industrielle de long terme, cela signifie clairement une politique de filière, un engagement financier dans les groupes d’intérêt national. Cela passe par des prises de participations et même des nationalisations lorsque cela s’avère nécessaire. Cela passe aussi par la maîtrise des carnets de commande d’entreprises publiques comme la SNCF, dont l’État est le principal actionnaire, mais aussi du STIF et des acteurs publics des transports urbains qui vivent pour beaucoup de la fiscalité sur les entreprises. Ces sociétés ne sont pas apatrides. Elles ont un devoir : celui de faire vivre le patriotisme économique, quoi qu’en pense Bruxelles.

Alstom est une cause pour Belfort. Alstom est une cause pour la Nation tout entière.